Le Contrebandier du Paradis

LÉGENDE ITALIENNE 

 Extraits de « Contes en vers » 1891

I

Là-Haut, dans l’éternelle aurore

où rien ne meurt ni ne vieillit,

où la fuite du temps s’ignore,

où sont les lys que Dieu cueillit

pour les planter dans son domaine,

deux saints, deux vieux du temps jadis

avaient pris la route qui mène

à la porte du Paradis.

Ils vont vite, sans qu’on les voie

faire le moindre mouvement,

car ils sont portés par la joie

comme les oiseaux par le vent,

et l’on devine à leurs visages,

à leurs yeux clairs et pleins de feu,

qu’ils causent, comme font les sages.

de Dieu beaucoup, du monde un peu.

Or voici que, dans l’avenue

qui conduit à la porte d’or,

une âme nouvelle venue,

étonnée, et qu’on sent encore

à peine échappée à la vie,

les a croisés sur le sentier.

Toute frémissante et ravie

d’apercevoir le ciel entier,

elle ne peut répondre au signe

que les saints lui font, en passant,

et va, s’élevant comme un cygne

dans l’éclat du jour grandissant,

tandis qu’un ange de lumière

emporte devant elle aux cieux

la couronne, dont chaque pierre

est une larme de nos yeux.

Les saints, poursuivant leur voyage,

ont trouvé des groupes nombreux

échelonnés sur le passage.

Ce sont des esprits bienheureux

auxquels il reste sur la terre,

dans le combat, dans le danger,

une autre âme qui leur est chère :

un fils, un frère, un étranger,

bien des mères sont là, pressées,

guettant l’enfant qui doit venir,

et bien des blanches fiancées,

troupe fidèle au souvenir,

qu’on voit s’incliner et se tendre

dès que s’ouvre ta porte d’or.

Puis murmurer, lasse d’attendre :

« Hélas, ce n’est point elle encore » !

Enfin, voici les murs de pierre

et celui qui pour les garder

reçut les clefs, l’apôtre Pierre :

les voyageurs vont l’aborder.

Par une fente de la porte,

il suivait d’un œil attristé

le tourbillon d’âmes qu’apporte

chaque instant à l’éternité.

– Qu’avez-vous, dirent-ils, mon frère

« Votre visage est soucieux,

« Et vous n’ouvrez ni bien ni guère

« A ceux qui demandent les cieux ?

– En effet, répondit l’apôtre :

« Fut-il jamais plus triste temps ?

«Aux siècles passés, dans le vôtre,

« j’ouvrais la porte à deux battants ;

« Le repentir et l’innocence

« faisaient des élus par milliers ;

« ils arrivaient en troupe immense,

« artisans, clercs ou chevaliers,

« gens du monde ou du monastère

« qu’avait sauvés la même foi.

«Toute la neige de la terre

« était présente devant moi.

« Aussi n’avais-je qu’à sourire,

« et qu’à leur dire: « Entrez, vous tous,

« la douleur n’aura plus d’empire,

« sur ceux qui sont morts comme vous.

« Combien cette heure est différente!

« Le doute alanguit les esprits,

« La ferveur même est décadente,

« et les plus blancs sont encore gris.

« Autant d’âmes sortent des tombes,

« mais j’y découvre moins d’élus :

« La mort faisait tant de colombes,

« j’ai peur qu’elle n’en fasse plus !

– Que les hommes soient plus avares

« envers Dieu, dit le saint, d’accord ;

« mais que les élus soient plus rares,

« j’en doute un peu.

– Vous avez tort, mon frère, repartit l’apôtre,

« et ma clef rouillée en fait foi,

« car, personne n’en ayant d’autre,

« nul n’entre au ciel, sinon par moi ».

Le visiteur eut un sourire,

et, montrant plusieurs bienheureux

dans la gloire, se prit à dire :

– Connaissez-vous quelqu’un d’entre eux ?

Simon, dont la vue était basse,

depuis qu’il avait tant pleuré,

chercha quelque temps dans l’espace,

puis s’arrêta, tout effaré,

et, pour mieux assurer sa vue,

posa la main sur ses sourcils.

– Voici, dit-il, une inconnue,

« une autre encore, et cinq, et six…

« Seigneur, mais c’est toute une bande ! »

Il découvrait à chaque instant

de nouveaux saints de contrebande,

et s’exclamait en les comptant.

– La muraille est pourtant bien haute,

« s’écria-t-il ; si je savais

« qu’on l’escalade ou qu’on la saute,

« j’irais m’en plaindre au Maître ; mais

« quelle apparence, et comment croire

« que, par leurs fautes alourdis,

« ceux qui s’en vont en Purgatoire

« aient pu sauter en Paradis ?

« Comment donc dans la bergerie

« sont-ils entrés, le savez-vous ? »

Sans doute, et Votre Seigneurie

« le sait tout aussi bien que nous.

« Vraiment non ; c’est me faire injure ;

« et, par la clef d’or que voilà,

« reprit l’apôtre, je vous jure…

– Ne jurez pas : emportez-la,

« emportez-la pour que personne

« ne puisse pénétrer ici,

« puis venez : ce qui vous étonne

« vous sera bientôt éclairci.

– Le temps de clore mon domaine,

«  répondit Pierre, et je vous suis.»

Dans la serrure au triple pêne

il fit tourner la clef, et puis,

rassuré contre le profane,

prit sa volée en s’élevant,

et les saints, dans l’air diaphane,

pour le guider allaient devant.

II

Un chemin court sur la falaise,

chemin de ronde autour des cieux,

où cent chars passeraient à l’aise,

de front, sans heurter leurs essieux ;

lieu saint où Dieu marqua d’avance

la frontière de la douleur,

où le royaume heureux commence,

où finit celui du malheur.

C’est là que l’apôtre s’arrête.

Debout au bord du gouffre noir.

Il se penche, il baisse la tête,

il regarde, et l’on pourrait voir,

sur son beau front toujours le même,

que la paix ne quittera plus,

éclore la pitié suprême

que nos maux causent aux élus.

Car en bas, dans l’ombre qu’à peine

peut percer l’effort de ses yeux,

il sent passer la foule humaine

qui n’a point su ravir les cieux :

pauvres âmes trop attachées

aux rêves qu’elles ont quittés

dont les robes se sont tachées

à la cire des vanités,

courages faibles dans l’épreuve,

plus faibles devant le plaisir.

Et dont la vertu toujours neuve

n’a guère été qu’un long désir,

pour qui l’arche sainte est fermée,

et qui roulent confusément,

comme un fleuve, comme une armée

qui fuirait éternellement,

armée aux légions pressées

qui vont et ne reviennent pas,

d’instant en instant remplacées

par la mort qui fauche ici-bas.

Elles s’en vont en Purgatoire,

à travers l’ombre, méditant

chacune, hélas ! sa propre histoire

et la justice qui l’attend,

sans se connaître l’une l’autre,

sans se parler comme autrefois…

Soudain, vers sa gauche, l’apôtre

prêtant l’oreille, entend des voix

gémissantes : – Oh ! disent-elles,

« contrebandier du Paradis,

« nous vous avons été fidèles,

« saint Joseph, ora pro nobis ! »

En même temps, sur la muraille

et loin encore, il reconnaît,

à sa barbe, à sa haute taille,

à la gloire qui le revêt,

saint Joseph, le doux patriarche,

tuteur de l’éternel Amour,

et qui vient superbe, et qui marche

avec des anges tout autour.

Toutes ces clartés immortelles

font une aube sur le chemin ;

on voit même des blancheurs d’ailes

planer dans l’omble du ravin,

du fond du gouffre on les a vues,

car les échos ont répété

l’appel des âmes éperdues,

et saint Joseph s’est arrêté.

Il fait un signe : oiseau sublime

un ange a traversé la nuit ;

il plonge au plus creux de l’abîme,

au milieu du peuple qui fuit,

choisit ses élus, les rassemble

comme une gerbe d’épis mûrs,

puis, portant sa moisson qui tremble,

il remonte, il franchit les murs,

et, tandis que l’hymne divine

éclate à toutes les hauteurs,

devant Joseph l’ange s’incline,

et dit : Maître, voici nos sœurs ! »

III

La fraude était indéniable ;

Pierre en savait le temps, le lieu,

et les témoins, et le coupable :

Il s’en alla se plaindre à Dieu.

Il arriva, l’âme encore chaude,

au pied des degrés étoilés

où les apôtres chantaient laude

parmi les séraphins voilés.

– Seigneur, dit-il, je vous rapporte

« la clef dont vous m’aviez armé :

« à quoi sert de garder la porte,

« puisque le mur n’est point fermé ?

– Que voulez-vous dire, saint Pierre ?

– Qu’on entre au ciel sans mon aveu ;

« qu’on voit des gens passer barrière

« à qui j’ai dit d’attendre un peu ;

« que la contrebande est notoire,

« (J’étais le seul à l’ignorer),

« que toute garde est illusoire.

« Qu’il vaut donc mieux me retirer,

« et qu’en effet je me retire.

– L’affaire est grave, saint portier.

« Dit Jésus avec un sourire,

« Et quel est le contrebandier ?

– C’est moi ! » fit une voix connue,

Et Joseph apparut soudain,

tandis que l’apôtre, à sa vue,

rougissait, comme dans l’Eden,

le premier homme après la faute.

– C’est moi, mon Fils, il est jaloux

« de mon pouvoir, il veut qu’on m’ôte

« le droit que j’ai reçu de vous

« d’avancer l’heure des délices,

«  non pour chacun, mais pour plusieurs

«  de ceux qu’entraînent vos justices.

« La plainte est sans raison. D’ailleurs,

« puisque ma présence le peine,

« Eh bien ! Jésus, allons nous-en :

« Je pars de suite, et vous emmène,

« étant le père et vous l’Enfant ;

« Nous prendrons avec nous Marie,

« et, voyageurs comme autrefois,

« nous emporterons la patrie

« Partout où nous irons tous trois.

« Les anges de la cour céleste

« nous suivront avec les élus,

« Et Pierre aura sur tout le reste

« Des droits qu’on ne troublera plus. »

Mais déjà, songeant à lui-même,

Pierre avait compris que souvent

rendre justice est un problème

que Dieu résout en pardonnant.

I1 se sentit l’âme confuse.

Et, voulant réparer son tort,

vint à Joseph, lui fit excuse,

l’embrassa pour sceller l’accord,

puis se hâta vers sa demeure,

car devant la porte, là-bas,

la foule augmentait d’heure en heure,

et s’étonnait qu’on n’ouvrit pas.

Depuis lors on dit que l’apôtre,

veillant avec le même soin,

se défend de penser qu’un autre

défait son œuvre un peu plus loin.

Seulement, quand un cri de joie

prouve qu’une âme vient d’entrer

en Paradis par l’autre voie,

on l’entend parfois murmurer.

En levant les yeuxdans l’espace :

« Encore un ! Est-ce le dernier ?

« Seigneur, voyez ce qu’il en passe

« avec untel contrebandier ! »

 

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