Eloge des enseignants au service de leur pays

Article « Les Instituteurs », paru dans l’Echo de Paris le 19 août 1917                                           

Un officier, dans le jugement duquel j’ai toute confiance me disait : « J’ai eu, depuis le commencement de la guerre, une trentaine d’instituteurs sous mes ordres : presque tous ont été de bons sous-officiers, ayant une aptitude naturelle au commandement, une intelligence pratique, de la loyauté ; ils ont perdu, assez vite, au contact des réalités et dans la lutte où, tous ensemble, nous étions engagés, les préjugés qu’ils avaient pu avoir, – non pas tous – contre la discipline et contre le soldat de carrière ; les relations de service ont amené des sympathies réciproques ; devenus sous-lieutenants, lieutenants, capitaines, mes camarades, ils ont eu du courage dans l’action, presque toujours du tact dans le commandement ; plusieurs sont morts pour ta patrie : je les aimais bien. »

Voilà les paroles que j’ai entendues. Je les répète avec joie. Il est bon de constater que, dans le péril commun, les maîtres de l’école primaire, qui n’avaient pas manqué de mauvais conseillers, n’ont pris conseil que de leur cœur.

Je dirai qu’il devait en être ainsi. Par leur formation pédagogique, par l’exercice de leur profession, ils contractent alliance avec l’idée d’autorité. S’ils sont tentés de limiter l’autorité à l’école, si un certain nombre d’entre eux ont accordé, jadis, trop aisément crédit à des doctrines qui mèneraient droit à la désagrégation sociale, il faut se souvenir, pour être équitable, que la responsabilité des erreurs commises pèse moins sur eux que sur d’autres. Ni leurs études, forcément incomplètes, ni le souci absorbant d’une classe ou d’une direction d’école, ne leur permettent d’approfondir, en général, les innombrables questions de philosophie, d’histoire, de sociologie, chaque jour soulevées à la tribune, dans la presse, dans les revues d’enseignement, et qu’ils ont entendu des hommes considérables, dont ils dépendent parfois, résoudre d’une manière si tranchante. Ce qu’on a appelé la politique, ce qui est tout autre chose, a tout fait pour les entraîner vers ta méconnaissance des notions premières de l’ordre. Comment voulez-vous qu’un jeune homme, même intelligent, même très droit, échappe à l’erreur répétée, présentée habilement, séduisante par le succès facile qu’elle obtient dans les masses, et souvent, hélas, profitable ? Que de belles énergies ont été ainsi détournées de la voie qu’elles auraient naturellement suivie ! L’un d’eux me disait, voilà bien peu de temps : « J’ai pu travailler pour moi-même, depuis la guerre ; j’ai contrôlé un certain nombre d’affirmations que je croyais sûres ; j’ai médité, et je me suis aperçu que plusieurs de ceux qui m’ont enseigné m’avaient trompé, ou se trompaient.» Je me souviens de l’accent de loyauté de sa parole, je me souviens de son regard, et de la volonté courageuse qu’exprimait toute sa physionomie. Je sentais en lui une bonne foi parfaite, le désir de savoir et la résolution, déjà arrêtée, de conformer sa vie aux vérités conquises. Quand il me quitta, je regrettai de l’avoir vu si peu de temps. C’est une impression que toutes les visites ne laissent pas.

Qu’un grand nombre de ces hommes, jetés tout à coup dans la guerre, aient compris plusieurs des leçons qu’elle donne au monde, cela est certain et très honorable. Ils étaient souvent, comme je l’ai indiqué, par leur profession même, aptes à les comprendre ; d’autres y étaient préparés et sont allés plus loin dans l’intelligence de leur temps ; quelques-uns ont monté plus haut, et la pleine lumière leur étant apparue, ils l’ont aimée.

Un livre a été publié récemment, qui fait pénétrer le lecteur dans l’intimité spirituelle de deux instituteurs parisiens, tués à l’ennemi. M. l’abbé Bessières a intitulé ce livre. : « Ames nouvelles ». Il raconte la vie d’Albert Thierry et celle de Pierre Lamouroux. Thierry fut un pacifiste, mais qui se battit en héros et mourut pour la France. Blessé en septembre 1914, prisonnier des Allemands, il s’évade ; à peine guéri, il demande à repartir comme simple soldat. Dans sa musette, il emporte trois volumes : Dante, Pascal, Saint-Paul. Il écrit des phrases comme celle-ci, que je cite parmi bien d’autres … : « Tu ne peux te figurer à quel point ils (les Allemands) sont cruels et stupides… Nous nous défendons contre des monstres, des monstres sensés, qui vont au fond de tout, même du crime… – Notre victoire doit être d’abord de l’esprit. – Il nous faut des mains pures pour l’œuvre de demain. »  [1]

C’est lui qui avait peint, dans son journal, la première entrée de l’instituteur dans la classe peuplée d’enfants : « Le directeur voulait me présenter mes élèves. Nous entrâmes, et pendant que le principal me les nommait tous, je subissais un mystérieux enchantement. Je me crus parmi des oiseaux. Chaque table était un nid noir, au bord duquel se penchaient deux petites têtes humbles et agiles : quarante hirondelles, quarante alouettes, se soulevant sur leurs faibles plumes, ouvraient vers moi leurs yeux convoitant le monde. Leur confiance était si sensible, qu’elle m’intimidait. A la fin, ils m’apparurent comme de frileuses âmes toutes nues, souhaitant que je les vêtisse… Ainsi, sur la garantie illusoire d’un diplôme, sans même s’inquiéter de la tournure de mon esprit, ils (les parents) me livrent l’éducation de leurs fils. – Mais, mesdames, messieurs, savez-vous si je ne suis pas… un corrupteur de la jeunesse ? Avec moi, j’apporte la détestation des formules, l’expérience amère de l’exil et de la solitude, toutes les douleurs et l’orgueil qui m’ont déclassé. Et vous me laissez seul avec ces innocents ? Mais je les aime… » Nature attachante, tourmentée, affamée de justice, il ne fût pas demeuré, sans doute, le disciple passant et vite déçu de ces doctrines successives, apparentées l’une à l’autre, dont la fragilité, plus encore que le péril, lui apparaissait. Il fut tué, hélas! le 26 mai 1915, dans un assaut, à Noulette.

Pierre Lamouroux, ami de Thierry, engagé un certain temps dans les mêmes voies de l’esprit, en sortit tout à fait après une crise qui nous est en détail racontée, et arriva au catholicisme. Plus exactement, il y revint. Lui aussi, adjudant- chef au 43ème colonial, il fut tué dans un assaut, à la tête de sa section, le 3 octobre 1915.

C’était une âme magnifique. Quand on a lu la Vie de Pierre Lamouroux, les notes où se révèlent les doutes, les luttes, les scrupules, et toujours la droiture, puis la joie de ce jeune maître, on ne peut s’empêcher de songer à d’autres esprits inquiets, élite de cette corporation, où les plus fâcheux éléments ont jusqu’ici mené grand bruit et bénéficié d’une étonnante indulgence ; où l’on trouverait aussi des détresses spirituelles cachées, dignes de toute sympathie, des consciences délicates, heurtées par les règlements, mal à l’aise dans l’atmosphère raréfiée des systèmes de négation, se demandant : « Puis-je faire le bien ? Quel bien ? Et pourquoi une limite si étroite m’a-t-elle été imposée ? » Pour elles, pour leur réconfort, il fallait qu’il y eût, parmi nos soldats, quelques hommes sortis des chaires de l’école primaire, ayant connu la grandeur du métier et ses servitudes, ayant connu le doute mais revenus de toute erreur, devenus apôtres de la foi, aimés au régiment comme ils l’avaient été à l’école, et finissant par donner leur vie pour le pays.

De tels changements supposent tant de dons particuliers, un tel souci de l’avancement moral, un effort si intrépide et, il faut le dire, tant de fidélité à la grâce, qu’ils ne peuvent être communs. Mais, lorsque la guerre aura pris fin, les leçons qu’elle a données continueront de produire leurs fruits. Elles sont de bien des sortes. Les instituteurs mobilisés au front, par exemple, et qui auront bien fait leur devoir, rapporteront au village ou à la ville leur expérience du commandement, une intelligence nette, du dévouement militaire, une autorité véritable et nouvelle. Comment n’enseigneraient-ils pas, clairement et fermement, ce que c’est que la patrie, eux qui l’auront défendue ; ce que c’est que le sacrifice, eux qui se seront sacrifiés ; ce que c’est que la discipline ; ce que c’est que l’honneur national et l’âme incomparable de la France ? Comment permettraient-ils qu’on répétât devant eux, soit dans des conversations, soit dans des réunions publiques, d’anciens blasphèmes contre la patrie ? Non, ils demeureront soldats jusqu’au bout. Ils ne pourront pas oublier. Dans leur classe et dans leur milieu, ils sentiront qu’ils ont la garde du drapeau.

Des relations aussi se seront nouées, entre eux et beaucoup de leurs concitoyens, représentant des forces, des idées, des professions, des origines familiales, des états de fortune ou d’influence qu’ils pouvaient ignorer. L’officier dont je rapportais certaines paroles, au début de cet article, me disait encore : « Parmi les instituteurs-soldats dont l’esprit est demeuré fermé aux choses de la religion, j’en connais peu, je crois même que je n’en connais pas, qui ne se soient liés avec des prêtres, avec des employés, des bourgeois, des officiers de carrière, des commerçants, des artistes profondément religieux. Dans les tranchées, on a vite fait de juger le compagnon de fatigue et de danger. Plus d’un m’a très franchement déclaré, à moi qui n’ai jamais caché mes convictions : « Nous ne sommes pas catholiques, mais nous estimons et nous aimons des hommes comme l’aumônier, comme notre camarade un tel, comme un tel encore, comme vous. Nous ne pensions pas que vous fussiez ceux-là que vous vous êtes montrés ; nous avions de vous et d’eux, jadis, une idée très fausse, que l’expérience convaincante de la guerre a détruite. »

Tout cela, évidemment, ne résoudra pas la question scolaire, qui restera la plus grave, la plus urgente à. décider, après la guerre, pour l’avenir du pays. L’école fondée sur l’omission ou la négation de l’essentiel ne peut suffire à une race qui veut vivre. Mais je n’examine point ici cette question, dont j’ai plusieurs fois parlé. Quel que soit le régime scolaire qui sera le nôtre un jour prochain, le profit sera grand, pour eux et pour toute la France, si les hommes qui reviendront du front avec le prestige de la gloire et de l’immense service rendu, s’étant enfin connus et estimés les uns les autres, s’étant découvert une fraternité autre que celle des mots, ayant fait cette expérience qu’on peut s’entendre sans se ressembler, convaincus de l’absolue nécessité de l’union pour la défense commune, décidés à de­meurer compagnons et patriotes en toute rencontre, expriment librement ces idées justes, et, grâce à leur influence, les répandent. La paix publique, après l’autre, sera par eux assurée. Les instituteurs-soldats seront au nombre de ceux-là, parmi les meilleurs ouvriers de cette concorde. Et comme une telle espérance est à l’honneur de ceux en qui on l’a placée, comme elle définit, dans un sens favorable à tous, le rôle d’une corporation qui, dans la France d’hier, ne fut pas sans repro­che, j’ai saisi l’occasion de la formuler. Je ne regretterai jamais de l’avoir fait.

René Bazin
de l’Académie française

J.Richou, Bessay, août 2015 

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[1]  Expression sans doute excessive, mais  à replacer dans le contexte de la guerre en 1917.