Préface des Nouveaux Oberlé (réédition de 2016)

Par Jacques Richou*, le 28 décembre 2015

Ouvrir ce livre, voici une bonne occasion de re-découvrir l’œuvre de l’écrivain René Bazin, académicien classé parmi les plus grands de son époque, par des hommes tels que Paul Claudel, François Mauriac ou Maurice Genevois. Et pourtant, présenter une nouvelle réédition d’un roman, datant de près d’un siècle, de surcroît sur le thème, cent fois ressassé, de la grande guerre, celle de 14-18 avec les commémorations successives du centenaire, tout cela peut sembler un peu superflu…Néanmoins, après avoir accepté avec joie cette courte présentation, j’ai relu avec enthousiasme le roman des « Nouveaux Oberlé » qui est un hommage exceptionnel rendu à l’Alsace.

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Ce livre illustre l’engagement généreux et enthousiaste de notre population, toutes classes sociales confondues, au service de notre pays de France, lors de la guerre de 14-18. Ces pages révèlent un sens capital du devoir, l’acceptation de mourir pour « sa terre charnelle », pour reprendre la belle expression de Charles Peguy, pour lequel Bazin avait tant d’admiration ! L’auteur met bien en valeur la réalité de « l’union sacrée », face à l’épreuve collective, et le puissant soutien de la foi religieuse, nettement exprimé. Au fil des pages, on découvre des personnages étonnants, qui se donnent sans compter, du simple soldat au chef doué d’un charisme communicatif, la place trop méconnue des femmes dans ce contexte de guerre, le rôle irremplaçable des aumôniers, médecins ou infirmiers sur le front etc…Bref, René Bazin s’est engagé avec passion, dans l’écriture de ce roman, selon ses lignes, écrites quelques années plus tôt, en 1915 : « La publication de ces récits, c’est un peu ma part de guerre. Ne pouvant me battre parmi les soldats, j’ai tâché du moins, de soutenir les courages, de célébrer les actes d’héroïsme et la foi de nos armées et de montrer la force d’une France unanime, autant de raisons d’espérer la victoire et la paix française ».

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Reprenant le titre des Oberlé, livre à succès de 1901 qui lui avait ouvert les portes de l’Académie Française, mais cette fois avec le qualificatif « Nouveau », R. Bazin a écrit un second roman d’Alsace, roman de la « Patrie blessée », écrit vingt ans plus tard, et cette fois dans le contexte si difficile de la guerre, et forcément très différent de celui de 1901. Plus encore que pour le précédent, ce livre est un roman à portée patriotique. L’auteur décrit, avec le talent d’observateur attentif qu’on lui connaît, et une perspicacité étonnante, la psychologie et les sentiments intimes des protagonistes, originaires de Masevaux. Il s’agit bien « de la terre promise…qui nous sera rendue ! Nous avons trop souffert pour ne pas être, un jour, tous ensemble, à ceux que nous aimons ».

Si le climat nationaliste exacerbé de l’époque reste bien présent, comme dans les Oberlé, il se vit alors de façon concrète, avec la volonté de vaincre, sans esprit de revanche, mais de façon délibérée. L’Alsace doit retrouver sa dignité, en sortant une bonne fois pour toutes, de la servitude imposée, et si mal vécue, depuis la défaite de 1870. Ecrit en 1919, cet ouvrage est paru, alors que la paix est revenue. C’est à la fois, « aujourd’hui », avec les récits du temps de guerre, et « demain » avec les réflexions et les pensées qui en résultent. La victoire, toute récente de 1918, pourrait laisser imaginer un ton un peu triomphaliste dans ce roman, qui nuirait à la validité du témoignage historique. Il n’en est rien ; l’auteur n’est pas tombé dans cet écueil. Partant des réflexions profondes et de la sensibilité propre de nos héros alsaciens, il décrit avec lucidité et réalisme, les spécificités, qualités et défauts des deux camps qui se sont affrontés pendant ces quatre années de guerre.

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Il n’est pas question, ici, de déflorer la merveilleuse histoire, et les intrigues que le lecteur va découvrir. Le cœur de ce roman, c’est le drame d’une femme, Sophie Ehrsam, veuve d’un industriel bien implanté à Masevaux, une belle commune située à 30 kilomètres à l’ouest de Mulhouse. Au moment de la déclaration de guerre, ses deux fils qui avaient repris provisoirement l’entreprise familiale, se déchirent sur le choix de leur engagement patriotique, de leur départ au combat ! Ils vont alors choisir deux routes opposées – une situation tragique pour leur mère -. Pierre, l’aîné jovial et direct, fait le choix de s’évader en France par les Vosges et de s’engager dans l’Armée Française ; Joseph, le second, plus réservé et secret, est convaincu du futur succès allemand. Et, pour assurer la continuité de l’affaire familiale, il fait le choix inverse : il va rejoindre les Unités Allemandes. Les deux frères se quittent, avec cet échange dramatique : « Dis-donc, il faudra tâcher, tout de même, de ne pas tirer l’un sur l’autre ». Au fil des pages, les deux fils vont vivre un parcours différent, mais ils vont se retrouver, après bien des péripéties insolites, dans l’amour de l’Alsace, enfin rendue à la paix.

L’originalité de ce roman, vient aussi du style d’écriture adopté…Au cours de ses seize chapîtres, au lieu de se confiner à la seule région d’Alsace, l’auteur nous conduit dans des cadres géographiques variés et inattendus. Ainsi, malgré l’unité de l’intrigue, on pourrait presque lire tel ou tel chapître, de façon autonome, comme un court récit ou une nouvelle brève. A titre d’exemple, nous allons de la mobilisation en Franche Comté, à la région des Flandres,  pour y bloquer l’avancée allemande sur les rives de la mer du Nord. On va aussi découvrir le cadre des tranchées de Champagne, Ardennes et Lorraine, avec ses nuits de guet et ses combats fratricides. Peu après, ce sera le cadre paisible et idyllique de la Provence où se pratique le soin des blessés à l’arrière ; plus précisément près d’Avignon, où se développe un hôpital d’accueil des blessés de guerre, avec l’engagement exemplaire de bénévoles : le baron de Clairépée comme brancardier et sa fille Marie comme soignante. C’est là que Pierre Ehrsam sera accueilli après une blessure au combat et que va naître une attirance mutuelle et un amour définitif. Le charme de Marie fascine Pierre Ehrsam : histoire d’amour d’une grande finesse. Pourtant les obstacles ne manquent pas, notamment les différences sociales et culturelles. Après la Provence, on découvre la Lituanie, pays dans lequel est engagé, du côté allemand le second fils, Joseph engagé face aux Russes. Peu après, profitant d’une mission de reconnaisance sur le front Ouest, il va passer dans les lignes françaises et se rallier, à son tour à la France. C’est l’une des dernières scènes, des plus émouvantes : celle d’un combat à Reims, face à la célèbre cathédrale…Il découvre les statues des rois : le lecteur pourra les découvrir, au fur et à mesure, dans toute leur dimension historique…

Tout au long de ces pages, les incompréhensions réciproques se répètent, entre les héros du roman, à propos des forces et faiblesses de leurs régions et nations, profondément différentes : l’Alsace, la France et l’Allemagne. Dans cette période de guerre impitoyable et meurtrière, le ton des propos échangés est parfois vif, voire hostile et violent, par la force des choses. Pourtant, le 11 novembre 1918, enfin, la paix retrouvée ! Le Maréchal Foch, généralissime des armées alliées, signe l’armistice avec l’Allemagne à Rethondes, on peut imaginer le climat d’apaisement et d’immense joie qui règne alors dans toutes les familles, qu’elles soient d’Alsace, de France ou d’Allemagne. A ce sujet, Bazin rencontrera souvent Foch, lui aussi grand ami de l’Alsace. Il aura d’ailleurs avec lui des liens amicaux et réguliers ; ils partagent ensemble, tout au long de la décennie 1920-1930, leurs réflexions sur les ambigüités évidentes des traités de paix, signés à Versailles en 1919, avec 28 Etats et la SDN.

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En relisant « Les nouveaux Oberlé », on peut mesurer l’intensité et la permanence de l’attachement de l’académicien à son pays, à la terre des pères, à la « Douce France », pour reprendre le titre d’un de ses essais, publié en 1911 à la veille de la grande guerre, ouvrage dans lequel il écrivait : « Il est nécessaire aujourd’hui de montrer aux Français pourquoi nous devons aimer la France et ne jamais désespérer d’elle…La France est appelée douce à cause de sa courtoisie, de sa finesse et de son cœur joyeux…Mais la Douceur n’est pas faible, elle n’est pas timide. La Douceur est forte. La Douceur est armée pour la justice et pour la paix. Elle ne fait pas d’inutiles moulinets avec son épée, mais elle en a une le long de son flanc, et elle en tient la garde dans sa paume solide et calme. Sans elle, il n’y a que violence ».

Ces récits de la guerre de 1914-1918 nous parlent toujours aujourd’hui. Même si ces lignes sont écrites dans le contexte historique d’il y a un siècle, elles ne cessent d’étonner par la justesse de leur discernement, et par leur vif intérêt pour l’époque actuelle. On doit aussi ajouter qu’au-delà de ces affrontements inévitables dans un tel contexte, ce livre est profondément vrai. Il reflète, de façon étonnante, le caractère propre des Alsaciens, de leurs traditions et de leur sensibilité…bref, un tableau attachant de la terre d’Alsace et de ses valeurs propres.

                                                                              

 *  Officier général, arrière petit-fils de l’auteur, il a créé l’association des amis de René Bazin en 2007.

 

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