René Bazin, Hervé Bazin : l’Anjou les réunit malgré leurs divergences

René Bazin/Hervé Bazin. Texte de la communication de Jacques Boislève (Paris. Saint-Philippe-du-Roule, 28 janvier 2012) pour le site de l’Association des Amis de René Bazin.

 

 

René Bazin, Hervé Bazin : l’Anjou les réunit malgré leurs divergences

 

 

« J’ai bien connu votre oncle. Je vois que les Bazin se suivent et ne se ressemblent pas ! » lance François Mauriac avec cette malicieuse férocité qu’on lui connaît à l’adresse d’Hervé-Bazin à leur première rencontre, et, tirant l’oreille au petit-neveu de l’académicien : « Alors, jeune homme, on prend ma clientèle ! »

 

Mauriac a vu juste : les Bazin, tout à la fois si semblables et tellement différents, appartiennent comme lui à une bourgeoisie fortement enracinée dans une terre et dans une croyance, même si Hervé Bazin, prenant l’exact contrepied de René Bazin, s’attache, lui, à faire cruellement  ressortir l’envers du décor, en mettant fortement l’accent sur le spectacle de la décadence qu’offre ce monde dont il est issu et avec lequel il a un compte à régler. L’oncle est l’homme de l’adhésion, en quête d’harmonie. Le neveu, celui de la rupture. Salutaire, malgré tout pour ce déclassé puisque c’est cette rupture qui fera du mauvais sujet un écrivain qui connaîtra lui-aussi et d’emblée une très grande notoriété.

 

L’homme de l’adhésion et l’homme de la rupture

 

On a trop souvent opposé René, l’académicien français, et Hervé qui fut président de l’Académie Goncourt qu’il a profondément renouvelée. Je veux, le temps étant venu, les rapprocher et d’abord dans leur commun attachement à la province d’Anjou et au grand fleuve qui la baigne : Les Bazin et la province d’Anjou : sous ce titre un même livre, de Martine Dufossé, les associe. René Bazin, qui a pourtant beaucoup voyagé, est toujours resté fidèle à sa belle province, comme il la nomme, sa petite patrie, chantée, vantée, avec un rare bonheur d’écriture, pour sa douceur et, pourtant si française, pour son italianité. Hervé Bazin, s’est d’abord construit, lui, comme on vient de le dire, sur la rupture avant de revenir vivre là le reste de son âge aux abords immédiats de la Loire saumuroise et au cœur même d’Angers qui l’avait vu naître…rue Du Bellay ! Ni l’un ni l’autre ne séparent l’Anjou de la Loire, ni la Vallée de son beau parler. Et il est frappant de voir combien l’un et l’autre ont fait grand cas de leurs racines.

 

Ainsi René Bazin se réfère à la sainte Vendée tandis qu’Hervé Bazin – si attaché, si iconoclaste qu’il ait été, à sa galerie des ancêtres (dont Gilles Ménage, Angevin d’Angers lui aussi) – ne manquait pas une occasion de rappeler combien il tenait à sa « belle armoire Louis XIV », dot en mariage d’une de ses aïeules angevines, dont il a hérité et qui a contenu tous les papiers de famille depuis des générations. Confidence d’Hervé Bazin, dans son précieux Abécédaire : « Si j’emporte avec moi les meubles anciens de ma grand-mère, j’ai quitté mon pays auquel je suis pourtant assez attaché pour en avoir fait le décor de la moitié de mes livres… » Mais il se déclare lui-même « provincial endurci ». Comme son oncle que son élection à l’Académie et ses succès littéraires n’avaient fait quitter l’Anjou qu’à moitié.

Cet Anjou, dont Virgile lui-même aurait peut être été originaire, selon une hypothèse de Camille Jullian , rapportée par René Bazin ! Tout l’Anjou : la Vallée de la Loire, Angers, le Segréen et le Craonnais tout proche, et les Mauges aussi, où tout commence du côté de Maulévrier où Nicolas Bazin, régisseur sur le domaine du comte de Colbert, s’est lancé dans l’aventure vendéenne avec Stofflet dont il fut un des lieutenants. C’est lui, l’ancêtre « vendéen » qui implante la famille dans le Segréen, à Marans. Puis la Vallée, du côté de La Bohalle d’abord, ensuite au manoir des Rezeaux  – un nom qui parle aux lecteurs d’Hervé Bazin – et que ce dernier rachètera  pour en disperser les terres : « Treize générations se sont accrochées au bon alluvion entre Loire et Authion. L’un d’eux lança la culture de la graine à fleur qui y prospère encore. » (Abécédaire)

Bazin ou Hervé, « bourgeoisie ancienne et terrienne, catholique et française » et des deux côtés gens de robe : René Bazin lui-même fera une longue carrière de professeur de droit à l’Université Catholique de l’Ouest.

 

 

Tous les deux témoins de leur temps

 

On est journaliste aussi dans la famille : le grand-père d’Hervé Bazin, Ferdinand-Jacques Hervé, défend les idées légitimistes dans son journal angevin. Il est par ailleurs l’auteur à succès, sous un nom d’emprunt, de Rouget le braconnier. C’est sous son portrait qu’Hervé Bazin m’a dit écrire pour défendre « des idées si contraires aux siennes ! »

Son épouse, Marie Bazin, sœur de René – et à laquelle Hervé Bazin, enfant, fut confié – publia elle aussi des feuilletons sous le nom de Jacques Bret. René Bazin sera pour sa part une des grandes signatures du Journal des débats dans lequel il publie également ses relations de voyage – de vrais grands reportages ! – qui fourniront la matière d’une dizaine de livres. A son tour, Hervé Bazin écrira de nombreux articles dans les journaux : auteur notamment d’une grande enquête sur l’enfermement psychiatrique, avant de pratiquer longtemps la critique littéraire.

 

Même façon de travailler : gros travail préparatoire, un grand réalisme. La description de la rue où vit Constance, l’héroïne de Lève-toi et marche, est si précise que bien des gens ont été voir à l’adresse indiquée, croyant y trouver Solange. Mais si le décor est bien réel, le personnage, lui, était imaginaire ! René Bazin, Hervé Bazin ne sont-ils pas, l’un et l’autre, chacun, bien sûr, dans son propre registre, mais avec ce même souci de la documentation en amont et de l’extrême précision dans la description des lieux et des situations, de précieux témoins de leur temps.

 

Des temps radicalement différents qui n’en appellent pas moins une mise en perspective pour prendre toute la mesure de ces changements. Journalistes et essayistes tous les deux, l’un et l’autre, mais là encore chacun dans le contexte propre à son l’époque, ont été des écrivains engagés, Le premier, en pionnier du christianisme social, en étroite communion de pensée avec son beau-frère, Ferdinand-Jacques Hervé, auquel il a succédé à la tête du cercle Saint-Louis d’Angers. René Bazin, si compassionnel pour les humbles, est sans pitié pour les riches manquant à  leur devoir de justice et sans charité, au point, dans De toute son âme, de laisser mourir le mauvais patron nantais sans le secours de la Religion ! Le second est socialiste et mondialiste. Hanté par le risque nucléaire, Hervé Bazin dénonce la science sans conscience et la course aux armements.

 

Autres temps, autres mœurs. Ancien élève moi-même, comme eux deux, de Mongazon, lycée privé d’Angers, ancien petit séminaire, j’ai pu prendre là, personnellement, dans les années 50 toute la mesure de ce grand écart entre l’oncle qui était la figure tutélaire de cette  belle institution et son petit neveu s’en démarquant si ostensiblement par son comportement. Persistant avec entêtement – La Mort du petit cheval après Vipère au poing – tout Angers alors bruissait des succès grandissants mais sulfureux d’Hervé Bazin, à quoi vint bientôt s’ajouter le scandale de La tête contre les murs quand le roman fut porté à l’écran. C’était au temps où les J3 – jeunesse dorée d’Angers qui avait très mal tourné – défrayaient la chronique ( Hervé Bazin, comme journaliste, a d’ailleurs couvert leur procès aux Assises). Mais je vous conte là une histoire ancienne : les lecteurs angevins qui ont d’abord goûté à ses livres avec le plaisir qui s’attache à tout fruit défendu, ont fait de lui, sa renommée aidant, l’objet de leur fierté et un de leurs auteurs préférés dans l’œuvre  lequel, non sans parfois quelque dépit et une bonne dose de masochisme, ils se retrouvent ! N’est-ce pas d’eux, malgré tout – Rezeau ou Bretaudeau – dont il est d’abord question dans ces romans qui mythifient en Folcoche la mère dévorant ses enfants, comme Balzac avait avant lui, éternisé à l’autre bout de l’Anjou le terrible Grandet et sa fille Eugénie.

 

Deux grands écrivains

 

Où sont les belles dynasties rurales saluées par son oncle René, qui tenait en grande amitié cette race paysanne si forte, cette noblesse des humbles, bons pères, femmes grandes jusque dans la soumission domestique, pieux chrétiens, métayers fiers d’avoir la confiance de leurs maîtres, selon l’ordre ancien que la Révolution n’avait point en ces contrées reculées entièrement aboli ? La trilogie de l’oncle – Les Noëllet, La Terre qui meurt, Magnificat appellerait une étude comparative avec celle du neveu – Vipère au poing, La Mort du petit cheval, Cri de la chouette – trois livres fameux dont les titres réfèrent d’emblée eux-aussi au Bocage, symbole, comme plus tard l’asile, dans La Tête contre les murs, de l’enfermement : « La route d’Angers est hideuse. D’interminables haies détruisent l’horizon… »

 

Dans Vipère au poing, où figure un portrait au vitriol de l’oncle académicien, Hervé Bazin donne aussi violemment la charge contre les attardés du Bocage: « De race chétive, très « Gaulois dégénérés », cagneux, souvent tuberculeux, décimés par le cancer, les indigènes conservent la moustache tombante, la coiffe à ruban bleu, le goût des soupes épaisses comme un mortier, une grande soumission envers la cure et le château, une méfiance de corbeau, une ténacité de chiendent, quelque faiblesse pour l’eau de vie de prunelle et surtout pour le poiré. Presque tous sont métayers sur la même terre, de père en fils. Serfs dans l’âme, ils envoient à la Chambre une demi-douzaine de vicomtes républicains et, aux écoles chrétiennes, cette autre demi-douzaine d’enfants qui deviennent en grandissant des bicards et des valets qui ne se paient point. » Plus loin dans son récit, il en remet encore une couche : « Le Craonnais, terre des choux, des chouans, des chouettes et des choucas qui crient autour des clochers : « Je-croa, je croa ! », pointant au passage la foi elle-même passablement serve du Bocage ou, du moins jugée telle par ses détracteurs. Là encore, à des années-lumière des saintes femmes croisées dans De toute son âme ou Magnificat. Dans Qui j’ose aimer, on retrouve ce Bocage qui se referme tout entier sur lui-même: «  Dans ce pays de barrières et de haies où tout s’enferme et s’enfouit, le pire égarement est à moitié absous s’il sait imiter la souche creuse et garder belle écorce en pourrissant du cœur. Mais la fille-mère, affichant son ventre et son exemple, est impardonnable, elle seule, la langue sait-le dire, a vraiment fauté et, pour un fautif, le chœur des vieilles lui chantera aux échos toute une litanie ! » Elle va son train alors, dans ce monde du silence tout bruissant de rumeurs, la langue de vipère, bien-pensants de mèche en de telles circonstances avec les médisants.

 

« Une révolte qui ressemble souvent à de la fidélité »

 

Quel contraste  dès lors entre le rejet du Bocage, les haies « innombrables, interminables, insupportables » de l’enfant révolté et la tendresse de l’homme mûr pour ce paradis perdu, ces paysages d’enfance revisités dans l’Abécédaire (1984), où est mentionnée aussi l’ultime réconciliation du fils et de sa mère (la vraie, la fille du sénateur), cette dernière, moins insensible qu’il ne l’avait imaginée, et finalement plus à plaindre qu’à blâmer, trouvant enfin grâce à ses yeux. L’herbe des prés, les eaux lourdes et lentes de l’Omnée – la rivière de son enfance et de ses premières explorations – on retrouve là, à leur évocation, un Hervé Bazin attendri et ému,  plus près ici qu’il ne le fut jamais de son oncle, le René Bazin des contes de la Bonne Perrette et des récits de la Tante Giron, demeurant à Marans dans le Haut-Anjou, tout peuplés eux-aussi de « taupiers, braconniers, meneurs de loups, chasseurs de rats et de loutres… »

Faut-il que le bonheur soit dans le pré pour qu’Hervé Bazin fasse d’une simple déclinaison de toutes ses composantes une véritable célébration de la prairie, humble pâtis à première vue mais à y regarder d’un peu plus près incomparable tapis aux mille fleurs,  promis à la faux, certes, mais avec l’assurance du regain. Le sentiment de la nature : s’il y a un point commun entre l’oncle et le petit neveu, c’est au moins celui-là. Indiscutable : qu’on relise, pour s’en convaincre, Les Noëllet ou La Terre qui meurt du premier ou, pour le second, Qui j’ose aimer et L’Eglise verte.

 

Une petite page seulement dans La Mort du petit cheval est consacrée au Bocage, mais tout  est dit dans cette unique page : la haie, le chemin, le pré, le village et, bien sûr, le manoir… Surtout, cette page s’ouvre sur l’aveu capital : celui de la reconnaissance de ce pays comme le sien. C’est de là qu’il vient, quand bien même serait-on là aux racines mêmes de sa souffrance : « Bocage, ma patrie ! Intimement mélangés, l’air est vert et l’herbe vive… »

Et Jean Rezeau alors de se proclamer chouan. Chouan, il est par héritage. Chouan, il demeure par tempérament. Chouan, c’est-à-dire tout à la fois rebelle et fidèle. Rebelle à toute autorité, à jamais fidèle malgré tout à sa terre, dans ce roman où se mêlent le miel et le fiel. Un vieux sang vendéen que Jean Rezeau, dont la vraie nature, c’est la rupture, trahit en optant pour le Front populaire. Ce qui n’est paradoxal qu’en apparence car il n’y pas d’autre façon pour lui, comme pour Arthur Gérane dans son obsession de l’évasion dans La Tête contre les murs, de rester fidèle à sa rébellion. Comme il avait raison le professeur Georges Cesbron, en ouverture du colloque qu’il avait consacré à Hervé Bazin à l’Université d’Angers en 1986, d’avoir alors souligné devant lui : « Sa révolte ressemble souvent à de la fidélité ». Il y a, de fait, indéniablement, chez Hervé Bazin, dans sa relation à l’Anjou et donc avec sa famille qui n’en est guère séparable, quelque chose du retour de l’enfant prodigue. Retour de longue date déjà au pays qui m’a offert à plusieurs reprises l’heureuse opportunité de le rencontrer. Et lors d’une de ces rencontres, j’ai abordé avec lui ce point litigieux : le succès fulgurant d’Hervé Bazin n’a-t-il pas précipité, comme on l’a avancé, l’effacement des livres de son oncle ? A moins que ce ne soit l’inverse, en faisant se ressouvenir de l’oncle et le redécouvrir. Il me dit : « Certainement ».

 

Sans pousser à l’extrême cette mise en miroir, comment pourtant ne pas le relever : à plusieurs reprises, les deux œuvres semblent singulièrement se faire écho. Ainsi dans Donatienne, Louarn et sa fille Noemi, quittant la Bretagne : « La prairie où ils s’avançaient dans le vent continu de la Loire, se trouvait aux environs de Varades, assez loin du bourg et du pont. Ils s’approchèrent de la rive et Louarn ayant aperçu un homme qui se disposait à traverser le fleuve dans son bateau, le héla et demanda passage. » Curieusement, on recoupe ici très précisément les chemins de l’Emeronce, les Cosniers dans la réalité au bout de cette grande prée de Varades, que l’on retrouve dans Au nom du fils. Et n’y a-t-il pas en Donatienne, fille perdue, comme en Noémi Bohan (Magnificat)  ou encore la mère abusée d’Henriette Madiot, (De toute son âme) comme dans L’Isolée ou Gingolph l’abandonné, d’autres figures féminines – filles de la mer ou déracinées – évoquées par René Bazin qui ne sont pas sans air de famille avec Eva, dans l’Huile sur le feu et Isa, dans Qui j’ose aimer ?

 

 

Au cœur des deux œuvres : le drame familial

 

Dans Madame Corentine : la scène de la belle-mère, impitoyable matrone dressée au milieu de la nuit et au cœur de la demeure, serrant dans sa poche les clefs de sa maison barricadée, pour empêcher sa belle-fille d’entrer et son mari de lui ouvrir. Scène extraordinaire qu’on s’attendrait à trouver non chez René Bazin mais chez Hervé Bazin. La hantise du démembrement et la rupture par les fils du pacte ancestral ou le grand cas fait chez l’un et l’autre de la lignée autoriseraient encore bien d’autres rapprochements.

 

Au cœur des deux œuvres : la famille ou plutôt le drame familial, qu’il soit plutôt paysan chez René Bazin et pleinement bourgeois chez Hervé Bazin. Et là, le neveu ne démérite nullement . Amour-haine entre une mère et son fils poussés ici à leur paroxysme, drame familial devenu depuis un classique de notre littérature, avec la trilogie Vipère au poing, Mort du petit cheval, Cri de la chouette, auxquels on ajoutera évidemment  L’Huile sur le feu et La Tête contre les murs.

On est là dans le même registre que Eugénie Grandet ou Le père Goriot chez Balzac, celui de la famille bourgeoise, modèle dont Hervé Bazin, puisant un siècle plus tard dans son propre vécu et poussant au noir absolu son ressenti, met à son tour à nu les perversions. L’étouffant huis-clos du drame bourgeois, le notaire qui entre en scène (Cri de la chouette) auquel s’ajoutent le curé et le médecin (Qui j’ose aimer). Il y a des romans stendhaliens. Ceux d’Hervé Bazin sont purement balzaciens. Il y a là du Balzac (les figures provinciales) mais aussi du Mauriac (la demeure ancestrale). Il y a aussi, en effet,  des anges noirs et du nœud de vipères dans les personnages d’Hervé Bazin comme dans ceux de Mauriac, mais chez lui sans y mêler le ciel.

 

Reste évidemment à faire la part de la fiction. Qu’est-ce qui est vrai et qu’a inventé Hervé Bazin, dont l’œuvre  si étroitement mêlée  à la vie fut – en partie – celle d’un mauvais garçon, sur-actif en tout (trente six métiers, trente six maisons, peut être autant de femmes dont quatre « légitimes », une paternité hautement revendiquée et parfois si mal assumée, millionnaire en livres et dont le rapport à l’argent en fait parfois le digne fils de sa mère… Un mauvais garçon qui, de l’aveu même de sa mère, a fini par réussir, auteur compulsif mais toujours très « pro », qui s’est hissé aux premiers rangs de la République des Lettres, tant en France que sur la scène internationale (cf le Prix Lénine si controversé). Dans La Mort du petit cheval, Hervé Bazin,  qui a bien précisé par ailleurs à propos de sa trilogie qu’il ne s’agit dans les trois cas « que de romans », – vraie mère abusive ou… fils parano ? – entretient l’ambigüité avec cette demi-confidence : « L’enfance abandonnée, crime impensable, exagération de plumitif ! »

 

Alors, roman de formation La Mort du petit cheval  où nous est conté comment Brasse-Bouillon, le Petit Chose du Bocage, émancipé au prix de son déclassement, devient l’adulte Jean Réseau, ne rechignant devant rien  pour payer ses études puis marchand forain pour faire vivre sa famille ? Et semi-confession, La Tête contre les murs (1949) qui nous dit l’éternelle fuite en avant du fils d’un juge, Arthur Gérane, en rébellion contre toutes les formes d’enfermement ? On n’est plus là, comme chez Jean Rouaud, son cadet, ou comme chez Lucien Bodard, lui aussi mal aimé  et délaissé par sa mère Anne-Marie, dans la simple chronique familiale, mais amère au lieu d’être tendre,  déployée sur plusieurs livres, car on s’aperçoit vite à le lire que l’auteur de La Tête contre les murs va plus loin : il fut, pendant toute cette période de sa vie latente d’écrivain, un autre Genet : oui, il y a du Jean Genet, sinon dans Jean Rezeau, du moins dans Arthur Gérane!

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Jacques Catta, dans les années 80, évoquant le souvenir de son grand père, pour le 50 e anniversaire de sa disparition, avait aussi tenu dans la presse à cette occasion des propos aimables envers l’écrivain à succès qu’était devenu son cousin Hervé Bazin. Pour le 100 e anniversaire d’Hervé Bazin, c’est Monique Catta, petite fille par alliance de René Bazin, qui s’est chargée à l’Académie d’Angers d’organiser la commémoration. La présence d’Odile Hervé-Bazin, son épouse, à l’assemblée générale des Amis de René Bazin l’an dernier à Angers et celle d’Eric Hervé-Bazin, son neveu, cette année à Paris, montrent que le temps n’est plus d’opposer le neveu et son grand oncle, Hervé Bazin ayant fait lui-même le premier pas en revenant vivre en Anjou et, avec son œuvre, parfaitement réussi sa résilience.

 

Permettez-moi de vous le dire, chers amis que notre commune admiration pour René Bazin rassemble aujourd’hui à Saint-Philippe du Roule,  où son souvenir reste si présent, avant même d’être, bientôt désormais, gravé dans le marbre, et qui êtes nombreux dans cette assemblée à lui être apparentés : votre famille a bien de la chance car au lieu d’avoir un écrivain, elle en a deux ! Chacun avec son génie propre et tous les deux, l’ai-je suffisamment souligné, témoins majeurs de leur temps.

 

                                                                      Jacques Boislève

 

                                                                       (Paris, Saint-Philippe-du-Roule, 28 janvier 2012)

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