Table-ronde autour de la réédition du Roi des Archers – 14 juin 2014 – Musée de l’archerie et du Valois

Communiqué Musée de l'archerie

René Bazin est de ces auteurs capables de réveiller des souvenirs familiaux enfouis ; ses écrits peignent avec subtilité la France rurale des terroirs, fin XIXème  et début XXème siècle. Ce type de romans relatent des histoires locales et prouvent bien l’amour de l’auteur pour les provinces françaises et leurs habitants. Ces histoires se retrouvent dans le Roi des Archers, un de ses derniers romans, paru en 1929.

L’histoire est centrée sur le personnage d’Alfred Demeester, tisserand dans une entreprise textile de Roubaix et Roi de la compagnie d’arc de La belle aventure. Le vieil homme, veuf depuis de nombreuses années, vit seul et entouré du confort de ses habitudes : celles de l’usine, de la solidarité entre voisins, des amitiés nées à l’estaminet, et dans la compagnie d’arc dont il est un représentant éminent. Sa vie se voit radicalement perturbée par le comportement inattendu d’une de ses filles, qui décide de fuir ses responsabilités d’épouse et de mère, pour suivre un amour de passage. Se voyant déshonoré, Alfred Demeester se ferme à tout, à l’affection de sa petite-fille, à la main tendue de son patron, à sa passion pour le tir à l’arc et au rêve de se voir consacrer empereur, après trois années victorieuses au tir à l’oiseau. Homme de devoir, entièrement tourné vers sa vie passée, il n’aura de cesse de reconquérir l’honneur perdu, allant jusqu’à sacrifier aux yeux de la communauté son statut d’archer, pour racheter la faute commise par sa fille.

Résumée ainsi, l’histoire pourrait verser dans la caricature et ressembler à un tableau pittoresque, symbole d’une France à jamais disparue… C’est sans compter sur le talent d’écriture de René Bazin qui porte un regard nuancé sur ses contemporains et parvient à souligner les malaises générés par une société en pleine transformation. Alfred Demeester est un homme simple dont les certitudes se trouvent ébranlées tant par le comportement transgressif de sa fille que par la nécessité pour la France de s’adapter à la modernité dans tous les domaines. Pour ne pas perdre pied, le vieil homme se raccroche fébrilement aux valeurs reçues : sentiment d’appartenance à sa condition d’ouvrier, à son ascendance familiale ou historique, à celles issues du monde de l’archerie. La religion, l’honneur et une certaine idée de la France l’aident à accomplir ce qu’il estime être de son devoir : entre ses deux filles, c’est l’institutrice de l’école publique, la sage Mélanie, qui lui conseille de perpétuer le travail de ses ancêtres. Le foisonnement de détails colorés plonge le lecteur dans le monde de l’industrie textile roubaisienne. Les estaminets, les maisons de briques prolongées par les jardins ouvriers, l’usine, les paysages de plaine sont autant de points de repères qui fondent l’identité du Nord, dans cette région des Flandres, où la frontière séparant de la Belgique était culturellement inexistante.

Héritée de l’école réaliste, l’écriture de René Bazin dans le Roi des Archers est si bien documentée qu’elle permet à chacun de reconnaître une part de son patrimoine. Les amateurs d’anthropologie ou des musées d’art et de traditions populaires y puisent un répertoire de comportements, d’expressions, de coutumes d’une extrême densité et d’une grande richesse, faisant revivre pleinement ce que nous appelons aujourd’hui le patrimoine immatériel. Le monde ouvrier y est analysé dans ses spécificités, ses codes et ses craintes face au changement ; les habitants du nord, en particulier ceux de Roubaix, sont décrits avec générosité. L’archerie, enfin, y tient une place importante, formant ainsi des communautés, des associations, aux antipodes de l’individualisme croissant des sociétés modernes.

René Bazin a perçu et su rendre avec finesse ce qui distingue le tir à l’arc des autres pratiques, quelles soient sportives ou simplement ludiques.  Le tir à l’arc traditionnel, qu’il soit tiré au beursault, ou sur une perche verticale, comme il en est coutume dans le nord de la France, répond à un code de conduite, à des traditions et à une symbolique précises. Tout archer se sera reconnu dans la fierté qu’Alfred Demeester tire du titre de roi, qui le désigne comme vainqueur du tir à l’oiseau et représentant de la compagnie. En plus du prestige de ces titres honorifiques reconnaissant l’habileté du tireur, c’est toute une sociabilité, une communauté qui s’identifient aux règles prescrites par la chevalerie d’arc. Celles-ci forgent le caractère d’un archer et structurent son comportement : c’est la devise du chevalier, Honneur et courtoisie, qui oblige moralement Alfred Demeester à refuser la victoire et à transmettre son titre. Vie privée et vie d’archer étant inextricablement liées, seule cette défaite orchestrée pouvait apaiser la conscience du vieil homme.  Qui aurait pu imaginer que l’esprit de chevalerie aurait résisté aussi vigoureusement aux évolutions du monde moderne ? Aujourd’hui, plus de quatre-vingt ans après, quatre cents compagnies, sociétés, clubs de toutes spécialités font vivre ces traditions dans les Flandres, en Picardie et jusqu’aux lisières de la Champagne.

Le 25 février 2013, Marion Roux-Durand

Directrice du musée de l’archerie et du Valois