René Bazin, un écrivain aux multiples facettes

RENE BAZIN, UN ECRIVAIN AUX MULTIPLES FACETTES (la version PDF à télécharger ICI)

par Jacques Richou, à Château-Gontier (53) le 3 mai 2017

 René Bazin, de l’Académie française, est un écrivain de talent qui a écrit plus d’une soixantaine d’ouvrages. Peintre de la terre et des hommes, il nous a légué une œuvre littéraire marquée par son réalisme paisible et constant, allié à une fidélité sereine à l’Église catholique. Historien et poète de l’enracinement, il a témoigné de sa fierté d’appartenance à un héritage séculaire. Il a cru en la valeur inestimable de la personne humaine, en particulier, dans ses dimensions relationnelle, familiale et spirituelle. Son message étonne souvent, par la justesse de son discernement et son intérêt actuel.

Notre association des Amis de René Bazin remercie bien vivement l’Association du Vieux Château-Gontier, et en votre nom à tous, le Général Alain Sagon, un ami de plus de cinquante ans, de cette invitation dans la capitale de la Mayenne angevine, pour cette rencontre sur le thème « René Bazin, un écrivain aux multiples facettes ». Nous vous en sommes d’autant plus reconnaissants que cela nous permet d’évoquer ensemble notre chère province de l’Anjou et cette terre des chouans – province où j’ai vécu toute mon enfance, avant d’entrer au service de l’armée et de notre pays. Bazin était profondément attaché à l’Anjou, dans le demi-siècle 1870-1920. Cet écrivain a su le faire vivre avec enthousiasme, du fait de son histoire et de sa culture ; autant de racines fécondes pour la préparation de son avenir.

Re-découvrir l’académicien René Bazin, et transmettre ses observations, ses souvenirs et ses réflexions dans son œuvre littéraire, est précisément tout à fait opportun. En effet, sans tomber dans l’hagiographie, on voit bien que cet auteur était un homme de convictions et un homme d’action, sachant concilier optimisme et réalisme, ne manquant pas d’humour, ni de joie de vivre… Observateur attentif, il avait le contact facile avec les gens. Ses récits sont donc très intéressants à redécouvrir, car ils ont une valeur historique et scientifique incontestable pour les chercheurs.

Pourtant, après toutes les biographies ou les thèses – plus d’une trentaine –,  qui lui ont été consacrées entre 1932,  l’année de sa mort, et en 2012, 80 ans plus tard, avec la soutenance d’un mémoire de master II, à laquelle j’ai pu assister à la Sorbonne – un mémoire de 400 pages, présenté par Mathias Burgé, un jeune professeur en Ile de France, agrégé d’histoire contemporaine – avec le titre « Décadence de la mémoire : l’incroyable oubli de René Bazin »  comment présenter à nouveau, et pour notre époque, une communication inédite sur cet auteur ? Après ces deux ou trois générations qui ont traversé les drames de la 2ème guerre mondiale, et les folles idéologies pacifistes et libertaires des années 60/70, le moment ne serait-il pas venu de sortir R. Bazin d’un purgatoire, où ses détracteurs l’auraient, peu ou prou, enfermé ?

Le public d’aujourd’hui, les générations nouvelles, sont davantage qu’il n’y paraît, en quête de racines et de transcendance. Elles recherchent aussi un retour à la nature et au réel. Bazin est bien là pour répondre à ces attentes. L’auteur, qui a servi à l’Académie Française pendant près de trente ans, de 1903 à sa mort en 1932, est classé parmi les plus grands de son époque, par de célèbres écrivains, tels que Paul Claudel, François Mauriac, Maurice Genevois ou Georges Bernanos.  Redécouvrons donc René Bazin en 2017, grâce au concours de l’association du Vieux Château-Gontier !

Nous verrons d’abord, brièvement, l’homme et sa vie ; puis, nous analyserons son œuvre littéraire aux multiples facettes ; dans un troisième point, on entrera davantage dans le champ de ses idées, pour terminer dans une dernière partie, sur son attachement à l’Anjou et à son Pays, à sa « terre charnelle » pour reprendre la belle expression de Charles Péguy. 

UNE VIE ACTIVE, PARTAGÉE ENTRE L’ANJOU, LES VOYAGES ET PARIS.

René Bazin est né à Angers le 26 décembre 1853. Il va bénéficier d’une enfance provinciale, heureuse et studieuse, dans une famille de quatre enfants qui passait toutes ses vacances, tout près d’ici, dans le Segréen, au Patys, commune de Marans, plus précisément. Issu d’une famille de notables de l’ouest, du milieu des fermiers généraux de l’Ancien régime, des greffiers et des hommes d’affaires de l’époque, Bazin est aussi marqué par des ancêtres aux personnalités originales. Pour n’en citer que deux : un régisseur – appelé feudiste à l’époque – de la famille Colbert à Maulévrier, près de Cholet. Cet aïeul s’engagera auprès de Stofflet et de l’Armée catholique et Royale, lors des guerres de Vendée…Et son grand-père Nicolas – qui avait acquis cette maison familiale de Marans – , un peintre de talent au XIXe siècle, élève de l’artiste romantique Léon Cogniet, ce qui nous explique le coté toujours artistique du futur académicien, nommé en 1931 le Fra Angelico des lettres, formule donnée par le futur académicien F. Mauriac (1885-1970), et publiée dans un petit ouvrage Les Quarante, fauteuil XXX, écrit sur l’académie française

Revenons au jeune René Bazin. L’Anjou est sa terre, et elle tient une place importante dans son œuvre. D’autant plus qu’étant de santé fragile, il doit faire de nombreux séjours à la campagne. Il profitera beaucoup du contact avec le bon air et la nature, contacts précoces et intenses qui le marqueront, toute sa vie… « J’apprenais, écrira plus tard le romancier devenu célèbre, ce qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l’écouter vivre. » Lisez ses tous premiers romans : Stéphanette (1884), Ma Tante Giron (1885) ou La Sarcelle bleue (1892), pour découvrir, avec lui, le charme de la campagne angevine, les merveilles de la nature et de la création.

Ses études se déroulent, sans éclat particulier, au petit séminaire de Mongazon, à Angers ; là, il se forge un caractère posé et réfléchi. Passionné très vite par la littérature et la poésie, il est bachelier en 1872. La même année, à 19 ans, c’est la mort précoce de son père, épreuve qui va le marquer, à coup sûr, profondément et lui donner, aux dires de certains, une certaine mélancolie. Il poursuivra ses études supérieures de droit, à Paris, puis à Angers. Il sera le 1er docteur en droit d’une Université catholique, suite à la loi de 1875. Dès cette époque, il commence à écrire : deux études sur la Révolution Française, Joseph de Maistre (1880) et Edmond Burke (1882), et un peu plus tard, son poème célèbre de 400 vers, La légende de Sainte Béga (1891). L’équilibre et le bonheur de sa vie familiale transparaît clairement, au fil de ces lignes ; dès 1876 il avait fondé un foyer avec Aline Bricard, d’une famille mi-parisienne, mi-angevine. Il connaissait Aline depuis longtemps déjà, et aura avec elle huit enfants, entre 1877 et 1895.

Dès 1876, il devient professeur de droit à l’université catholique d’Angers, fondée par Mgr Freppel ; premier contact avec un alsacien fervent, venant d’Obernai : un évêque de combat, bien connu pour son dynamisme et son soutien monarchiste pour le comte de Chambord, puis sa députation au siège de Quimper. Alors évêque d’Angers, il invite le jeune Bazin, âgé de vingt-trois ans, à enseigner la procédure civile, puis le droit criminel à la nouvelle faculté de droit. Bazin accepte aussitôt, mesurant sans doute les sacrifices et le travail désintéressé qu’exigerait de lui la carrière du professorat, surtout dans une université libre, avec le climat tendu de l’anticléricalisme, qui s’est installé à partir des années 1880. Soulignons, au passage, qu’il y a été introduit par son beau-frère aîné, Ferdinand-Jacques Hervé, professeur de droit comme lui, et époux de Marie, sa soeur aînée, le propre grand-père d’Hervé Bazin, le futur président de l’académie Goncourt. Ferdinand-Jacques, ce beau-frère exercera une forte influence sur lui, jusqu’à sa mort en 1889. Dix-huit mois plus tard d’ailleurs, Bazin publiera sa biographie, Un homme d’œuvres, F. J. Hervé-Bazin (1891), ouvrage aujourd’hui méconnu, livre qui va être réédité prochainement aux Editions Edilys. Ainsi pendant une quinzaine d’années, il l’accompagnera dans ses engagements religieux, politiques et sociaux : les conférences Saint-Louis, et l’œuvre des cercles ouvriers, dans l’esprit des catholiques sociaux de l’époque de La Tour du Pin et du célèbre député Albert de Mun.

Cette vie de professeur se double, en parallèle, d’une vie de journaliste. Il commence à rédiger articles et nouvelles, dans les journaux régionaux, L’Étoile et L’Union, où sont diffusés, en feuilletons à épisodes, ses premiers romans, selon la manière de l’époque. Ce procédé, en usage alors, était destiné à fidéliser les lecteurs, à l’instar de certaines séries télévisées d’aujourd’hui. C’est grâce à Ludovic Halévy, de l’Académie française, que Bazin fréquente le milieu littéraire. Halévy l’oriente vers l’éditeur Calmann-Lévy, et Le Journal des Débats, qui publiera, également en feuilleton, son roman Une tache d’encre (1888), reflet de sa vie estudiantine parisienne et de son premier voyage en Italie ; Ce livre sera couronné par l’Académie française.

S’agissant de ses débuts dans le journalisme, il va s’orienter rapidement dans la voie des chroniques de voyages. Citons ici quelques revues ou périodiques auxquels il va collaborer activement : Le Correspondant et L’Illustration ; mais aussi La Revue bleue, La Gazette de France, Lectures pour tous, Le Mois littéraire et pittoresque, la Revue de la Marne, la Revue hebdomadaire, Le Monde illustré, La Revue universelle, Le Figaro, Le Gaulois, La Croix, L’Écho de Paris… Bazin écrira dans La revue des Deux Mondes, pendant quarante-deux ans. Ce jeune écrivain, déjà très visuel, ouvre grands ses yeux sur l’univers, et non pas seulement sur le petit coin de terroir de l’Anjou. Dès les années 1890, il effectue alors de nombreux voyages qu’il va relater dans des chroniques souvent méconnues, et pourtant, dont l’intérêt historique est incontestable. Il visite l’Italie et l’Espagne surtout ; mais aussi Constantinople, la Syrie et la Palestine, la Tunisie, l’Angleterre, la Corse, la Belgique, la Hollande, le Canada, les Etats-Unis, le Groënland avec le Spitzberg, l’Algérie…Voilà, me semble-t-il un joli périple !

A partir des années 1900, Bazin partage sa vie entre l’Anjou et Paris. Elu à l’Académie française, au XXXe fauteuil, où il succède à Ernest Legouvé, le 18 juin 1903. Il sera reçu sous la Coupole le 28 avril 1904 (discours de réception prononcé par son ami,  historien de la littérature française, Ferdinand Brunetière). Il en sera un membre actif, et restera académicien durant 29 ans. Il est souvent dit que son assiduité aux séances du dictionnaire fut admirable. Il s’y exprimera toujours, avec ses convictions et avec son cœur, sans ostentation ni esprit polémique, mais sans complexe non plus. Lors d’une remise officielle des prix de vertus, le 27 novembre 1913, il va provoquer un tonnerre d’applaudissements très spontané, en évoquant de façon progressive, lente et imagée, la puissance de la foi. Il décrit peu à peu une image, source de lumière et d’énergie, et achève ainsi, en pleine Académie : « Avec des millions de vivants et des milliards de morts, j’ai la joie de nommer : Notre Seigneur Jésus-Christ ! ». Vous voyez ainsi que l’alsacien, Mgr Freppel, avait bien inspiré son jeune professeur de droit criminel !

Toujours actif jusqu’aux dernières années de sa vie, il exerce des responsabilités, à la tête de la corporation des publicistes chrétiens, à partir de 1915 jusqu’en 1923, avec une structure élargie, la corporation professionnelle des intellectuels catholiques, regroupant écrivains et journalistes. Promu officier de la légion d’honneur en 1918, il sera élevé à la dignité de grand croix de l’ordre de saint Grégoire le Grand en 1923, à titre civil, pour ses services rendus à l’Église. Dans son appartement familial de la rue Saint-Philippe du Roule, à Paris, au cœur du 8ème arrondissement, René Bazin meurt, le 19 juillet 1932, dans une grande sérénité. Un prêtre ami canadien, l’abbé Bruchesi écrivait alors : « Après avoir travaillé pour le bien et aussi pour le beau, René Bazin est monté vers la lumière céleste, ayant connu et décrit, jusque dans ses moindres secrets, la lumière du monde. »

UNE ŒUVRE LITTÉRAIRE REALISTE AUX MULTIPLES FACETTES

Bazin le reconnaît lui-même très tôt : il est un passionné d’écriture. A la place d’une présentation chronologique classique de son œuvre, nous vous proposons ici une analyse et une approche thématique, par type d’ouvrages :

– d’abord les nouvelles, contes de jeunesse, quinze ouvrages environ ;

– puis les romans,  une vingtaine ;

– puis les chroniques de voyages et essais, une bonne quinzaine également,

– enfin une dizaine de biographies…Au total, on est bien à plus de soixante ouvrages publiés par cet auteur, particulièrement dynamique et actif !

D’abord, les nouvelles et contes de jeunesse. On peut le présenter ici dans l’ordre chronologique : Contes en vers (1891), Histoire des 24 sonnettes (1893), Les contes de Bonne Perrette (1897), Le guide de l’Empereur (1901), Mémoires d’une vieille fille (1908) et le mariage de mademoiselle Gimel (1909). Il était quatre petits enfants (1923), Le conte du Triolet (1924), et Les trois peines d’un rossignol (1927), ou encore le livre posthume La faneuse endormie (1949). On peut observer que ces types d’ouvrages reflètent la préoccupation toujours éducative de l’écrivain. À cet égard, l’académicien François Mauriac, élu à l’académie en 1933, un an après la mort de Bazin, fera de lui un bel éloge : « Sa récompense réside dans la certitude de n’avoir troublé aucun de ces petits…, de n’avoir à rendre compte d’aucun scandale… Quelle joie, quelle paix doit goûter un artiste, au soir de sa vie, lorsqu’il possède l’assurance qu’aucune âme n’a été blessée par lui ! »

Passons maintenant aux romans : une vingtaine, dont la moitié a été publiée dans la Revue des Deux Mondes, en parallèle avec l’éditeur Calmann-Levy. Son intérêt constant pour les questions politiques, sociales et spirituelles va se concrétiser dans la composition de ses romans. Bazin se révèle un observateur attentif de ses personnages. On a dit de lui qu’il était le peintre des âmes. Pour quel type de romans ? On peut les répartir en trois catégories : paysans, ouvriers et patriotiques.

De tous ses romans paysans, le plus connu est sans doute : La Terre qui meurt. Publié en 1899, ce livre évoque le drame d’un domaine agricole, dans le marais vendéen à Sallertaine, non loin de Challans, doublement abandonné : d’une part, par le propriétaire qui vit à Paris, et qui, ruiné, doit vendre jusqu’à ses meubles ; et d’autre part, par les fils du métayer chargé de l’exploitation agricole : l’un émigre en Amérique et l’autre devient cheminot. Cependant, la terre finalement ne « meurt » pas, puisque le valet Jean Nesmy, accepté comme gendre par le métayer après quelques réticences – parce qu’il est du bocage et non du marais -, reprend finalement l’exploitation. Ce livre a connu un très grand succès : en 1936, il a été l’un des premiers livres à être transposé (en couleurs) au cinéma. Sa réédition en DVD a été réalisée en 2013, avec le concours du Conseil général de la Vendée de l’époque. Un nouveau DVD sur ce thème vient d’être réalisé en Vendée en 2017 (version de P. Guérin de 1967).

Les romans ouvriers constituent aussi un thème de prédilection pour Bazin : la récente double réédition, chez Siloë et au Monastère du Barroux, du livre De toute son âme (1897), décrit le parcours exemplaire et la noble personnalité féminine d’Henriette Madiot. Cette humble modiste de la ville de Nantes, qui entrevoit une vocation religieuse, a une stature exceptionnelle. Un autre roman ouvrier a connu un vrai succès : Le Blé qui lève (1907, réédité en 2012 chez CPE Marivole à Romorantin) ; ce livre décrit l’histoire d’un ouvrier bûcheron, lié au sort d’un pays de forêts. Le Nivernais est secoué par l’évolution sociale, dans une atmosphère de socialisme agraire, avec l’introduction du machinisme dans les campagnes. L’ouvrier, fondateur de Syndicat de son quartier, est rejeté par les politiciens qui en prennent la tête. Plus tard, il reviendra au pays, après un exil volontaire, l’âme apaisée cette fois, car il a retrouvé la liberté intérieure. L’un des derniers romans de l’auteur « Le Roi des Archers », paru en 1929, réédité en 2013 chez l’éditeur CPE Marivole, reprend les mêmes thèmes dans la région du Nord, à Roubaix.

Les romans patriotiques, enfin, doivent se lire dans le contexte historique de l’époque : en France, la défaite humiliante de 1870, suivie d’un climat de revanche et de la montée inexorable vers la guerre de 14-18. Dans cet esprit, on pense immédiatement au titre Les Oberlé (1901), roman de la « patrie blessée » qui va ouvrir à Bazin les portes de l’Académie, et qui a connu un immense succès (tirage à plus de 400 000 exemplaires). Après la guerre, en 1919, il publie Les Nouveaux Oberlé, roman original, décrivant plusieurs théâtres d’opérations : outre le front principal en France, on découvre les combats des Flandres et des pays Baltes, avec une mise en lumière tout en finesse de la sensibilité alsacienne. Il faudrait encore citer un autre roman patriotique qui se déroule en Lorraine cette fois, dans la région de Metz : Baltus le Lorrain (1924).

S’agissant des récits et chroniques de voyages et essais, ils sont, de fait habituellement, des œuvres de commande, surtout avant son entrée à l’Académie. On y retrouve le journaliste, à visée sociologique, spirituelle et politique, touristique et culturelle… Des voyages de délégations officielles lui ont permis aussi de visiter et décrire divers pays ; on pense à Constantinople, en suivant un voyage de Guillaume II en 1899, alors empereur d’Allemagne et roi de Prusse. En bref, voici quelques titres de chroniques de voyages : en Italie d’abord, A l’aventure (1890), puis Sicile (1892) ; En Province (1893), les Italiens d’aujourd’hui (1894), Terre d’Espagne (1895), Les croquis de France et d’Orient (1899), Récits de la plaine et de la montagne (1903), Nord-Sud (1913), Notes d’un amateur de couleurs (1916) Paysages et pays d’Anjou (1926). Ces ouvrages, livres d’histoire authentiques, recèlent une mine de renseignements qui permettent de mieux comprendre le contexte sociologique des populations de cette époque.

Pour terminer cet inventaire de l’œuvre littéraire, il convient d’évoquer la dizaine de biographies. Les personnages choisis appartiennent habituellement à l’histoire récente, ou même à l’actualité, politique et sociale, ou intellectuelle et religieuse, de son temps. Ces récits biographiques ont, là aussi, un réel intérêt historique. La biographie la plus connue est, sans nul doute, celle d’un alsacien né à Strasbourg en 1858, et baptisé dans l’église de St Pierre le Jeune, église que se partageaient alors catholiques et protestants. Vous avez tous deviné qu’il s’agit de Charles de Foucauld, Explorateur du Maroc et ermite au Sahara (1921). Le succès manifeste des dernières rééditions, chez les éditeurs Nouvelle Cité depuis 2003 et Via Romana en 2016 pour le centenaire de son assassinat à Tamanrasset, s’expliquent facilement. En effet, cette biographie de Foucauld, la première dans le temps, écrite à la demande de Foucauld lui-même, n’est pas brouillée par les idéologies repentantes de la décolonisation qui ont suivi ; ou encore par les déformations de la mystique du Bienheureux à propos des formules toutes faites « d’enfouissement », de « la dernière place » ou de « syncrétisme » au nom du dialogue interreligieux, par exemple. Cette biographie de Foucauld est aujourd’hui l’un des livres de Bazin les plus connus. Je peux témoigner ici du nombre important de prêtres, de frères et de personnes consacrées qui m’ont dit avoir reçu leur vocation, à la lecture de cette biographie de Foucauld, écrite par Bazin.

À défaut de s’étendre sur les autres biographies, Le Lieutenant de vaisseau Paul Henry (1902), Le Duc de Nemours (1905), Pie X (1926), arrêtons-nous un instant sur Fils de l’Église (1927) réédité en 2013 chez Via Romana.  Parmi ces « fils », on relève St Jean-Baptiste de la Salle, dont la fine analyse retient notre attention, pour résoudre nos problèmes actuels d’éducation. Issu d’une famille aisée, Jean-Baptiste de la Salle ne renie pas son milieu pour autant. Sa distinction et sa courtoisie inspirent confiance :

« le décor de la vie, un air de bienséance et de dignité, ne doivent pas être abandonnés par ceux qui les ont reçus…La culture, l’esprit, le charme des manières ajoutent un grand pouvoir à la parole et à l’exemple… Le peuple de France est sensible à la distinction et à la bonne grâce d’un homme. Tout de suite, la politesse est comprise et elle ouvre le chemin des cœurs ». 

ENTRONS MAINTENANT DANS LE CHAMP DES IDEES

L’inventaire de cette œuvre littéraire, abondante et variée, nous conduit maintenant à approfondir le champ des idées, pour bien situer Bazin dans la littérature de son temps. Comment le situer au milieu des courants littéraires de son époque, les naturalistes, les mystiques, ou parmi les poètes surréalistes ? Comment réfutait-il les théories philosophiques positivistes ou marxistes ? Qu’opposait-il à certains des politiques de l’époque, qui s’affirmaient républicains et anticléricaux ?  Bazin est un écrivain réaliste, paisible et loyal. Il est observateur minutieux des paysages, de la terre et des hommes. Il s’est aussi engagé, sereinement mais résolument, à promouvoir, avec ses convictions vivantes, les idées politiques et sociales de l’Église. Enfin, il a exercé son talent d’écrivain avec beaucoup de rigueur et un art consommé dans l’usage de la langue française.

On a dit de lui qu’il avait des qualités de peintre : la description des paysages du décor et des âmes lui a valu le qualificatif de Mauriac, déjà cité, de Fra Angelico, avec ses tableaux d’une grande suavité d’inspiration et de coloris inimitables. Il rédige la plupart de ses livres dans sa propriété des Rangeardières, près d’Angers, sur la commune de Saint-Barthélemy-d’Anjou, en pleine campagne à l’époque, et dans le calme de la nature. L’ouvrage Paysages et pays d’Anjou (1926) est l’exemple même de la peinture locale, notamment dans ses descriptions souvent rappelées de la Loire. Mais, lorsque le livre se déroule ailleurs en France, comme dans les Oberlé (1901), les Récits de la plaine et de la montagne (1904), les Questions littéraires et sociales (1906) ou son dernier roman Magnificat (1931), l’écrivain se rend sur place, y séjourne tout le temps nécessaire, en notant de multiples détails sur ses carnets. Il s’imprègne de l’esprit local pour y camper au mieux décors, contextes et personnes. Ferdinand Brunetière, accueillant René Bazin à l’Académie en 1904, soulignait dans l’œuvre du romancier : « La veine de tendresse et d’humanité…Qu’ils sont vrais vos paysans ! Vous êtes peintre et vous êtes poète ». Ce témoignage, parmi tant d’autres, illustre bien, semble-t-il, la simplicité, la loyauté et la probité de cet écrivain réaliste et social.

Il affectionne particulièrement la description, tout en finesse, des hommes simples, les paysans tenaces de Vendée, les petits artisans bretons, les soldats d’Alsace, les tisserands du Nord, dont il partage les joies et les peines, sans tomber jamais dans la démagogie. Bazin termine généralement ses romans sur une note d’espérance. C’est tout à la fois la résurrection et la vie qui se renouvelle. « La France est un pays de Résurrection ! » formule écrite dans un de ses ouvrages réédité cette année, en 2016 : La Douce France (1911), dont on va reparler dans ma dernière partie. C’est pourquoi on lui a parfois reproché d’être trop optimiste, de s’être imaginé la conception d’une humanité suivant sa vision chrétienne de la vie, d’avoir écrit à cause de cela des œuvres fades et mièvres. Ce reproche, trop souvent répété par de pseudo-intellectuels des années d’après-guerre, ce reproche ne tient pas, car les intrigues de ses romans sont bien construites, et l’émotion y est palpable. Bazin est un écrivain de la vie populaire, de « Monsieur tout le monde », avec son bon sens, sa simplicité et aussi sa joie de vivre ! A l’inverse, il stigmatise les prétentieux…Voici le portrait d’un cadre administratif, arriviste et sans scrupule, (comme on en rencontre tant aujourd’hui !) décrit dans son roman Stéphanette. On est en Anjou, après les terribles affrontements de la révolution :

«Maître Furondeau était empressé avec les grands  et pressé avec les petits, adroit à dissimuler une bonne affaire sous l’apparence d’un service, plein de bonhomie et d’insensibilité, habile à se contredire dès qu’on lui demandait une affirmation, prôneur de toutes les tolérances parce qu’il avait besoin de toutes les indulgences, et partisan convaincu de tous les régimes politiques dont il s’était également servi».

Bazin n’ignore pas que l’homme a ses faiblesses, ses bassesses, ses hontes. Il sait que la vie n’est pas toujours belle. Il a décrit, sans complexe, les drames humains et familiaux, les ménages brisés et recomposés, comme on dit aujourd’hui. Il le dit clairement dans Madame Corentine (1893) ; mais aussi dans Donatienne (1903), et surtout dans L’Isolée (1905) ; plus tard encore dans Gingolph l’abandonné (1914) et Champdolent (1917). A l’exemple de ses héros de romans, il n’a pas peur de parler du mal et il ne l’a pas ignoré. Mais, à la différence des naturalistes de l’époque, il estimait qu’il ne convenait pas de se complaire dans la description des vices de la nature humaine. Il préférait suggérer qu’après toute épreuve, le calme, la paix et le pardon peuvent survenir : il y a toujours une porte ouverte chez cet auteur… La vie a aussi ses beautés, qui élèvent et qui réjouissent le cœur.

Autre domaine de prédilection pour René Bazin : la condition de la femme dans son œuvre. Le nombre de titres ou prénoms féminins, attribué à ses ouvrages en témoigne : Stéphanette, Ma tante Giron, Donatienne, Corentine, Aux Petites Sœurs, Henriette Madiot, Bonne Perrette, L’Isolée, La mère Moineau, Davidée Birot, La faneuse endormie, etc. Dans son roman Ma tante Giron, il a cette phrase étonnante et humoristique qui rejoint le mot de saint Paul dans la lettre aux Corinthiens, ch.11 : « Si la femme a été tirée de l’homme, l’homme, à son tour, naît par la femme […] ». Et voilà maintenant l’exégèse de René Bazin : « Si Dieu a créé l’homme avant la femme, c’est tout simplement qu’avant de faire son chef d’œuvre, il avait besoin d’un brouillon ». Les deux sexes sont donc bien égaux de fait, tout en étant spécifiques et complémentaires.

Le roman Madame Corentine, écrit dans le cadre splendide de Perros-Guirec en Bretagne Nord et réédité récemment, avec une préface de Patrick Poivre d’Arvor (Editions Siloë, en 2011), rejoint tout à fait les préoccupations actuelles concernant la condition de la femme et la place de la famille dans la société actuelle. L’héroïne du roman, une adolescente est écartelée entre ses parents divorcés – la loi Naquet venait d’être votée, quelques années plus tôt en 1884. En dépit des affronts et des blessures qui paraissent insurmontables à vue humaine, la réconciliation va-t-elle enfin survenir ? En lisant ce livre, on découvre clairement l’inverse du jugement : « Familles, je vous hais » de Voltaire ! Il n’y a pas de discours moralisateur ou de sermon de sacristie dans ce roman, mais une simple analyse psychologique, avec ses moments de larmes, de fragilité et …de résurrection.

Le réalisme de Bazin transparaît aussi, quand il aborde les questions politiques et sociales de son temps. Comme étudiant et jeune adulte, il écrit et argumente activement dans les journaux monarchistes d’Anjou, et ceci jusqu’à la mort du comte de Chambord en 1883. Après cette date, Bazin reste monarchiste de cœur et de tradition. Mais, ni polémique, ni utopique, il focalisera désormais ses efforts sur un ordre social chrétien, dans la ligne des grandes encycliques sociales de l’époque. Fidèle de la première heure au ralliement demandé par le pape Léon XIII, il prend ses distances vis-à-vis des combats du Boulangisme, et plus tard de l’Action française. Il n’adhère pas aux risques de dérive idéologique, d’inspiration positiviste, de certains de ses membres. Ses ascendances héréditaires « vendéennes » ont tenu, semble-t-il, une place non négligeable. Il admire cette « terre des géants », à peine un siècle après le grand soulèvement de l’Armée catholique et royale. La ligne politique de Bazin s’inspire aussi des exemples de Fra Angelico au XVème et de François d’Assise, deux siècles plus tôt…

Le talent du romancier se mesure aussi à la qualité du style. Intensément descriptif, tantôt lyrique, tantôt incisif, et toujours d’une correction absolue. Il n’y a pas d’à peu près, encore moins de négligence. Bazin se situe dans la lignée des grands prosateurs du XIXème siècle, Chateaubriand, Stendhal, Maupassant ou Flaubert… La recherche du mot précis, l’adjonction de nuances, le choix des adjectifs permettent au lecteur de bien voir les lieux et les personnages. Pour poursuivre cette analyse, soulignons seulement que les drames humains décrits dans les romans de Bazin, sont exprimés dans un style réaliste et fort. Ce style n’a rien à voir avec une bondieuserie vieillie, une littérature sucrée, bien pensante et insipide, comme ses détracteurs l’ont dit, sans fondement. Il sait aussi se montrer poétique dans la description. En 2009, préfaçant la réédition d’un ouvrage chez Siloë, le cardinal Paul Poupard, préfet émérite du Conseil pontifical pour la culture, écrivait ainsi sur Bazin : « Reste le talent du romancier – il est immense ! – pour nous faire redécouvrir avec bonheur les sensibilités et les grandeurs d’un monde d’une grande cohérence sociale. »

LE  PROFOND  ATTACHEMENT A L’ANJOU ET A SON PAYS

Pour terminer cette présentation, je voudrais souligner, dans cette quatrième et dernière partie, l’attachement profond de René Bazin à  l’Anjou et à son pays ; attachement à ses racines et à sa terre charnelle ; attrait qui transparait dans toute son œuvre littéraire. Je vais commencer par m’attarder un peu à décrire sa maison familiale du Patys  à  Marans  (49), dans le Segréen, qui jouxte la Mayenne angevine, la maison de son enfance, avant d’élargir le sujet à son pays, la France, si bien décrite dans son livre déjà cité « La Douce France » écrit en 1911.

Cette demeure du Patys avait été acquise par son grand-père, Nicolas Bazin sous la restauration, le peintre (1791-1872) ; maison transmise à son fils, Alfred Bazin (1821-1872), père de René Bazin,  dans les années 1850. Devenue la résidence secondaire familiale, R. Bazin y passa toutes les vacances de son enfance, des années 1853 à 1876, année de son mariage, avec Aline Bricard, et de l’époque où il va alors séjourner plutôt dans la propriété des Rangeardières, à Saint Barthélémy d’Anjou, maison qui venait de sa mère Elisabeth Meauzé, et où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie. Mais Nicolas et Alfred Bazin étant morts, la même année en 1872, le Patys devint la propriété des quatre enfants : Marie 22 ans, René, le futur académicien, 19 ans, Ambroise 16 et Lucie 14 ans. Propriété restée indivise pendant plusieurs années, les quatre jeunes ménages y amenaient alors leurs enfants qui furent en peu de temps très nombreux, trop nombreux. Les partages se firent alors, et le Patys échut à Marie Hervé-Bazin, la sœur aînée de René, mère de huit enfants, et hélas veuve à 39 ans en 1889.

Mais revenons à cette maison du Patys. Alfred Bazin, le père de l’académicien, ne pouvait se contenter de ce vieux logis, sans élégance ; il  commençait à éprouver les ambitions de son époque : posséder un château, signe évident de l’appartenance à la haute bourgeoisie.  Ce château, il aurait ressemblé aux innombrables demeures édifiées dans la campagne de France, particulièrement dans l’Ouest, au cours du XIXème  siècle : un perron d’entrée, un vestibule central, à droite le salon largement ouvert sur le parc, avec une pièce qui le prolonge, salle de billard, bibliothèque ou fumoir ; à gauche, la salle à manger, que prolonge une salle destinée aux enfants. Derrière ces pièces où l’on reçoit, celles où on ne reçoit pas, la cuisine, l’arrière-cuisine et ce que vous supposez. L’escalier, généralement auguste et solennel, conduit au premier étage où sont les chambres des maîtres, toujours ouvertes sur le parc, tandis qu’au second à demi mansardé, sont les chambres des domestiques, le séchoir à linge, les greniers. Le plus urgent était donc d’acheter les terres contigües, de faire tomber les haies, puis de dessiner le parc et d’empierrer l’allée principale : le château s’élèverait plus tard.

Mais un parc n’est vraiment beau qu’avec un étang où se reflètent ces ombrages, où une barque légère peut naviguer. Or il n’y avait pas d’étang mais un simple ruisseau, «l’Hommée » traversant le domaine d’un bout à l’autre. Qu’à cela ne tienne : Alfred Bazin fait creuser un étang, élargit le ruisseau, élevé à l’appellation de rivière, et construit un barrage au bout de ses terres pour ne pas manquer d’eau. Tout ce programme fut mené à bien. Et telle était la prévoyance de notre aïeul qu’il fit déjà construire le mur de clôture du futur potager, derrière les futurs bâtiments de service du futur château. Ce mur, René Bazin l’a longé dans son enfance pour aller avec ses frères, sœurs et cousins, y cueillir des raisins ; il se dressait inutile, entre deux champs : sa soeur en décida la démolition, dans les années 1875.

 

Il ne restait plus qu’à bâtir le château et démolir le vieux Patys. Tout est prévu : la famille d’Alfred Bazin possédera donc, outre une demeure en ville, l’inévitable château. Tout était prévu, sauf  l’imprévisible. Alfred Bazin tomba malade, en pleine activité, n’ayant guère plus de 45 ans, et comprit vite qu’il ne s’en remettrait jamais. Renonçant au château, Alfred avait eu le temps de transformer la vieille demeure paysanne, de la flanquer d’un second pavillon, de deux tourelles et d’une serre, puis de garnir entièrement de tapisseries achetées par son père le salon et la salle manger,  de créer un bâtiment tout en longueur, capable avec ses nombreuses pièces de loger une grande famille.

René Bazin y doit un grand nombre de joies de sa jeunesse : les vastes prairies où il a tant couru, la rivière et l’étang sur lesquels il s’est tant amusé, avec ses frères et soeurs, avec les jolies passerelles, si souvent franchies, tantôt dessus sur les jambes, tantôt dessous en s’aplatissant fond de la barque. Aujourd’hui, le parc dessiné par Alfred n’existe plus, ni l’étang, ni la serre… Un siècle de beauté : quel bienfait avez donné à vos petits-enfants ! Dans le vieux Patys de son enfance le bien-être était à peu près celui du Moyen-Âge, avec ses hivers humides et boueux, les nuits sombres et longues, les chambres sans feu, les arbres sans feuilles et sans oiseaux, les prairies inondées et sans fleurs. Et pourtant, quels beaux souvenirs R. Bazin en a-t-il gardés dans ses premiers romans et contes de jeunesse !

Après cette description du Patys, du Segréen et de l’Anjou, ouvrons maintenant le livre de la « Douce France », formule célèbre reprise par le compositeur Charles Trenet dans les années 1940. Ce livre, dont le titre est plein de tendresse et qui reste d’actualité, est une bonne occasion de redécouvrir René Bazin et son attachement à sa patrie. Cet ouvrage appartient à la série des livres de lecture courante, valable pour toutes les générations, mais plus particulièrement pour la jeunesse, comme l’auteur l’avait écrit dans son avant-propos en 1911, juste trois ans avant la première guerre de 1914-1918 : grande épreuve nationale dont on célèbre actuellement le centenaire. Cet ouvrage La Douce France est un essai qui rend un hommage exceptionnel à notre pays, hommage à l’âme française, avec ses racines culturelles et chrétiennes. Dès lors, au fil de ses vingt-cinq chapitres qui structurent ces pages vivantes et imagées, vont apparaître trois volets majeurs : celui de la vie quotidienne, la dimension historique et culturelle de la France, et surtout sa profondeur spirituelle.

Le premier volet fait apparaître la vie quotidienne des Français, au fil des jours, avec l’extrême variété des sujets abordés. Il s’agit de récits courts, de chroniques réelles, et non pas de fiction. Ce n’est pas un livre de nouvelles, mais un recueil de témoignages authentiques, des histoires vécues par des personnages ou des héros de tous âges, de toutes conditions : des mots d’enfants, une mise en lumière de la maternité et des responsabilités éducatives des parents, des engagements de soldats et de marins, la description particulièrement précise et imagée d’une quinzaine de métiers etc…Au fil des pages, on découvre des personnages sympathiques, étonnants parfois, qui se donnent sans compter, du paysan de France aux religieuses, d’un jeune chef au combat, Paul Henry, doué d’un charisme communicatif, à l’artiste peintre Jean-François Millet ; ou encore du patron des curés de France, Jean-Marie Vianney à la description du grand savant Louis Pasteur etc…

Enfin, il faut souligner la variété des lieux et des paysages qui sont décrits : les provinces, villages et paroisses de France en priorité, bien sûr : l’Anjou ou l’Alsace-Lorraine déjà cités, mais aussi la Vendée ou le Périgord. De plus, tous ces récits concernent aussi la France au-delà des mers : l’influence française au Canada, en Afrique du Nord, en Afrique sub-saharienne, et même en Chine, à Pékin !  Les expatriés qui font rayonner la France aux quatre coins du monde, ne sont pas oubliés, au contraire, ils sont bien mis à l’honneur.

Le second volet central de ce livre met en lumière la richesse historique et culturelle de notre pays de France. On voit, évoquées au fil des pages, les différentes périodes de notre histoire, ses grandes dates, commémorées dans les multiples régions de la métropole, et dans de nombreux pays du monde où l’influence française est si présente. Ces récits appartiennent à toutes les époques, sans se culpabiliser sur telle ou telle, du Moyen Age avec l’enfance de Jeanne d’Arc à l’actualité dramatique de l’Alsace-Lorraine, occupée alors depuis plus de quarante années, en passant par des récits des XVIIème ou XIXème siècles. On retrouve aussi les grandes dates annuelles de notre civilisation chrétienne, Noël, Pâques, ou la Toussaint.

Par ailleurs, on peut lire, au cours de ces récits, de multiples analyses à caractère technique, professionnel et culturel. L’auteur décrit, avec le talent d’observateur attentif qu’on lui connaît, et une perspicacité aigüe, la psychologie, l’intelligence et les sentiments intimes des différents personnages, acteurs ou protagonistes, dans leurs états de vie. La description des métiers, du laboureur à la dentellière, en passant par le facteur ou le boucher, témoigne de cette richesse culturelle, avec une précision dans les détails, une finesse, une connaissance  et un amour du métier, qui suscitent l’admiration.

Dans le chapitre « Quelques soldats » par exemple, l’auteur va bien différencier le rôle du Capitaine Fiegenscuh de celui du policier du désert ou du combattant d’Achorat. Il  illustre l’engagement généreux et enthousiaste de notre population, toutes classes sociales confondues, au service de la France. Ces pages révèlent un sens capital du devoir, l’acceptation de mourir pour « sa terre charnelle », pour reprendre la belle expression de Charles Péguy, pour lequel Bazin avait tant d’estime !

Le troisième centre d’intérêt majeur qui apparaît dans ce livre, est la hauteur de vue des sujets traités, avec toute la dimension spirituelle des personnages, séquences et actions qui y sont décrites. En relisant ce livre, on peut mesurer l’intensité et la permanence de l’attachement de l’académicien à son pays, à la terre des pères, à la « Douce France ». Laissons l’auteur résumer ce troisième volet essentiel de ce livre. Tout est dit dans cette citation extraite de son avant-propos : « Il est nécessaire aujourd’hui de montrer aux Français pourquoi nous devons aimer la France et ne jamais désespérer d’elle […] La France est appelée douce à cause de sa courtoisie, de sa finesse et de son cœur joyeux…Mais la Douceur n’est pas faible, elle n’est pas timide. La Douceur est forte. La Douceur est armée pour la justice et pour la paix. Elle ne fait pas d’inutiles moulinets avec son épée, mais elle en a une le long de son flanc, et elle en tient la garde dans sa paume solide et calme. Sans elle, il n’y a que violence ».

Dans les derniers chapitres « N’ayez pas peur » et « Ce qui ne change pas », l’auteur met bien en valeur l’importance de la cohésion sociale, cohésion qui sera appelée, trois ans plus tard,  « l’union sacrée ». R. Bazin souligne le puissant soutien de la foi religieuse, nettement exprimé au fil de ces pages. François Mauriac l’avait parfaitement compris, en écrivant : «  Son art, c’est  d’introduire Dieu, ou plutôt de nous révéler la présence de Dieu, dans les drames les plus humains ».

Bref, R.Bazin s’est engagé avec passion, dans l’écriture de cet essai, prévoyant la guerre à venir, de façon imminente, selon ces lignes, écrites quelques années plus tard, en 1915 : « La publication de ces récits, c’est un peu ma part de guerre. Ne pouvant me battre parmi les soldats, j’ai tâché du moins, de soutenir les courages, de célébrer les actes d’héroïsme et la foi de nos armées et de montrer la force d’une France unanime, autant de raisons d’espérer la victoire et la paix française ».

Ces récits de « La Douce France » sont, en quelque sorte, intemporels. Ils interpellent le lecteur d’aujourd’hui. Même si ces lignes sont écrites dans le contexte historique d’il y a un siècle, elles ne cessent d’étonner par la justesse de leur discernement, et par leur vif intérêt pour l’époque actuelle. Ainsi, ce livre, profondément vrai, saisit avec finesse, le caractère propre des Français, de leurs traditions, de leur art de vivre et de leur sensibilité…bref, un tableau attachant de notre pays que nous aimons, en dépit des épreuves et des vicissitudes qu’il doit surmonter au fil des générations qui se succèdent.

POUR CONCLURE…

Pour terminer cette présentation de R. Bazin, l’écrivain aux multiples facettes, nous pouvons essayer de discerner les principaux domaines dans lesquels Bazin est un précurseur pour notre temps.  Qu’y a-t-il  d’actuel,  chez cet  écrivain qui parle à notre époque ? Nous proposons ici trois domaines qui semblent déterminants : le respect de la nature, la question sociale et la dimension spirituelle de la personne.

Les générations actuelles recherchent véritablement le retour à la nature et à nos racines réelles. Si les attentes, en matière sociale, sont toujours omniprésentes, les aspirations spirituelles le sont aussi ; et plus profondes qu’on ne le croit dans ce monde en mutation. Le monde contemporain est en quête de sens et d’éthique. Notre auteur voit loin, quand il pressent les limites et points noirs de la civilisation industrielle et la saturation étouffante des villes. Bazin souligne la beauté et l’harmonie des paysages. Il fait la promotion du respect de la nature et de l’environnement. Même si certaines données sociales ont beaucoup évolué depuis les années 1900, les grands thèmes de la vie humaine qui tiraillent le cœur et l’esprit – enracinement et déracinement – sont permanents d’une génération à l’autre.

Bazin est un précurseur des « Intellectuels catholiques », dans ses livres traitant des questions sociales. Proche du courant des catholiques sociaux de l’époque, il s’efforce de promouvoir des conditions de travail, humaines et responsabilisantes : le travail au service de l’homme et non pas l’inverse ! À la place de la vision techniciste de son temps, qui exalte la primauté de l’avoir, il démontre la primauté de l’être. Ce qui frappe le plus, chez Bazin, c’est le souci de  promouvoir un ordre social juste, réaliste et équilibré, ni collectiviste, ni libéral. L’homme est résolument au cœur du problème social : dans toutes ses dimensions, matérielle, affective et spirituelle. Le petit-neveu de Bazin, Jean, de l’Académie Goncourt, dont les pensées et la littérature sont d’une toute autre inspiration, écrivait pourtant dans le quotidien Ouest France, un siècle plus tard, en 1953, lors du centenaire de la naissance de Bazin :

« Oncle René était un grand écrivain. Il a défendu des valeurs qui avaient leur prix, dans une langue qui, elle, ne s’est pas dévaluée, et qui demeure son titre de gloire. Pour être juste, disons aussi qu’il était parfaitement sincère et désintéressé ; ce qui n’est pas si fréquent dans la corporation… Il s’est bien battu : chapeau ! Tirons-lui le nôtre, quelle qu’en soit la cocarde… »

Enfin, Bazin est précurseur et moderne, car il connaît le besoin spirituel de l’homme.  La société française, telle que Bazin la décrit, souffre d’un manque d’âme. Son œuvre vise clairement à encourager ses semblables à s’élever. Bazin est un romancier de l’esprit, de l’analyse de la pensée, et des comportements. Ne peut-on pas faire le même constat aujourd’hui ? Ses détracteurs pourraient répéter à loisir, en déformant d’ailleurs ses propos, qu’avec des bons sentiments, on fait de la mauvaise littérature. Mais Bazin aura poursuivi sa route, avec courage, en nous disant combien sont vains les objectifs sociaux, coupés de la dimension spirituelle de l’homme.

Son petit-fils, le père Dominique Catta, bénédictin de Solesmes qui a aujourd’hui 91 ans et réside au monastère de Keur Moussa au Sénégal, écrivait en 2008, en évoquant René Bazin, à l’occasion de ses soixante ans de vie monastique : « S’il était parmi nous, – mais n’est-il pas présent parmi ceux qui le font revivre aujourd’hui ? – je pense qu’il travaillerait à faire reverdir et embellir sa Douce France, et, par elle, l’Europe, l’Afrique, et le monde : mais sans violence, ni arrogance…À la manière de son Charles de Foucauld et de toute son âme de poète.»

Je termine avec une nouvelle citation de Mauriac :

« Bazin a mérité de voir ce que les grands n’ont pas vu : l’action de la grâce dans le monde…Il a dépassé la surface des êtres…Admirons-le de nous révéler la présence de Dieu dans les drames les plus humains …Une vision catholique du monde, voilà ce qu’est l’œuvre de René Bazin. Lumen vitae, lumière du monde, R. Bazin mériterait que ces deux mots fussent inscrits à la 1ère page de son œuvre ».

Jacques Richou

Présentation auteur : Jacques Richou, arrière petit-fils de René Bazin, était administrateur de la Société des droits d’auteur de R. Bazin, jusqu’à sa péremption en 2007. Il a alors fondé l’association des Amis de René Bazin. Parmi les raisons qui motivent ce vif intérêt pour son aïeul, il est particulièrement sensible à l’expression de sa foi patriotique. En effet, l’académicien a analysé, dans nombre de ses ouvrages, le rôle éducatif et social de l’officier. En outre, l’attachement, profond et intime, à la terre des pères (à « la Douce France », titre d’un de ses livres, publié en 1911), est une constante de toute son œuvre.

L’association des Amis de René Bazin a pour objet de « perpétuer et développer le rayonnement littéraire de René Bazin… diffuser l’œuvre, faire rayonner la pensée et la mémoire de l’académicien ». Site internet : www.renebazin.org ; courriel : assoamis@renebazin.org

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