Les perles de René Bazin

      Association Jeanne Jugan

   René Bazin a écrit cette nouvelle « Aux Petites Sœurs » en 1891. A l’âge de 38 ans, il connaissait déjà, en profondeur et intimement, les Petites Sœurs des Pauvres, de  « Ma Maison » à Angers.
      De ce récit, Jacques Richou a extrait quelques traits caractéristiques, des « perles » qu’il reconnait encore aujourd’hui au sein des « Maisons » des Petites Sœurs des Pauvres. Il s’agit d’un vivant héritage de Ste Jeanne Jugan. Ce témoignage a été publié dans la revue « Découverte »  d’octobre 2015 (p 23-26).

La nouvelle « Aux Petites Sœurs »

Ce récit d’une vingtaine de pages a été écrit en 1891 à Angers*. Il s’agit d’une belle histoire familiale, vécue et partagée par des gens simples et modestes, mais tous, animés d’une grande dignité. Le personnage central de l’histoire s’appelle Honoré Le Bolloche : c’est un sous-officier retraité, avec une jambe de bois, mais animé d’une belle prestance, aimant le panache et la gloriole. Il évoque volontiers ses nombreuses campagnes opérationnelles avec ses décorations militaires. Depuis qu’il a quitté le service actif, il vit de plus en plus modestement, comme rempailleur de chaises, avec son épouse. Il a aussi chez lui, sa vieille Maman, aveugle, et sa fille, Désirée, qu’il aime tendrement. Cette fille chérie, non encore mariée, l’accompagne efficacement petites soeurs 1dans son travail d’artisanat. Les difficultés de tous ordres le conduisent bientôt à demander d’entrer en ménage chez les Petites Sœurs des Pauvres d’Angers, laissant la grand’mère et la jeune fille à la maison. L’arrivée solennelle, puis la vie quotidienne à « Ma Maison », avec ses joies et ses peines, y est décrite avec précision et humour… Le caractère autoritaire d’Honoré s’accommode mal de la vie en collectivité. Mais les Petites Sœurs, notamment Sœur Dorothée, s’y prennent à merveille pour susciter confiance et sérénité, et aussi, pour développer des activités en équipe et harmoniser au mieux la vie quotidienne à « Ma Maison ».

Pendant ce temps, une belle idylle se développe entre Désirée et un jeune meunier voisin de la maison de retraite. L’auteur raconte avec poésie et délicatesse les étapes successives de la rencontre, de l’amour mutuel naissant, de la promesse et du projet de mariage : tout ceci réjouissant le cœur du vieux soldat. Mais, quand il s’agit de la fête des noces, le père se trouve indigne, avec ses vieux vêtements, de revoir ses relations passées. C’est alors que Sœur Dorothée surmonte avec succès cet obstacle : elle lui a préparé en surprise le costume neuf impeccable, la belle redingote et le chapeau de soie, sans oublier un ruban neuf pour sa médaille militaire… La Petite Sœur a gagné, à jamais, le cœur du plus rude de ses patients, qu’elle appelait alors ses « petits bonshommes ». Essayant sans succès de masquer son émotion, et d’essuyer une grosse larme qui coulait sur sa joue, le vieux Le Bolloche n’a qu’un mot pour exprimer sa reconnaissance : « Ma Sœur, ça c’est de la Religion, et de la bonne… Croyez-moi, je m’y connais, vous pouvez me croire, car j’ai beaucoup voyagé… » La maison d’Angers existe toujours et l’esprit de Sainte Jeanne Jugan est toujours vécu en Anjou, au XXIème siècle !

Les « perles », décrites il y a 124 ans par René Bazin, confirmées en 2015

Comment résumer simplement les charismes, les « perles » de la Congrégation des Petites Sœurs des Pauvres, avec cette nouvelle écrite par René Bazin ? Ni l’auteur, ni moi-même, nous ne sommes théologiens… On se limite ici à un simple constat, un peu improvisé, de ces charismes, de ce qu’on admire en entrant dans ces maisons de retraite à caractère familial.

  • Ce qui frappe, de prime abord, c’est toujours le bon ordre des maisons, la sérpetites soeurs 2énité, la beauté du cadre, bref, la « tranquillité de l’ordre » : propreté des locaux, travaux de restauration énergiques et parfois courageux, harmonie des jardins, des massifs de fleurs et des allées.
  • Une autre « perle » qui saute aux yeux, et qui a largement contribué à mon entrée dans l’association AJJ, c’est la bonne humeur, la force tranquille et la joie qui se voient chez les religieuses – et aussi chez les personnels qui travaillent dans ces maisons. Depuis plus de 170 ans, ce sont près de 18 000 Petites Sœurs qui se sont consacrées au service des personnes âgées, et qui adressent leur louange au Seigneur lors des prières quotidiennes, partagées avec les personnes âgées qui souhaitent s’y associer. Il y a là un esprit missionnaire concret, donné par l’exemple, avec la chapelle bien vivante au centre de la maison. On entend aussi les échanges au quotidien, dans le respect de l’autre, avec une totale liberté de conscience. On observe également l’obéissance paisible, manifestée au jour le jour, la bonne intégration dans les diocèses, pour le service de l’Église.
  • Autre « perle » essentielle à souligner, d’une grande actualité aujourd’hui, notamment en Europe : le respect de la vie des personnes, et plus précisément en fin de vie, en les mettant à l’abri des pratiques de l’euthanasie. La personne, même diminuée physiquement ou psychiquement, reste une personne à respecter dans sa dignité, dans le vrai sens du terme ; à l’opposé de l’expression actuellement banalisée « droit de mourir dans la dignité ». Cette formule mensongère ouvre la porte à toutes les dérives qui, précisément, ne respectent pas la dignité de l’homme, et pour nous chrétiens, d’homme créé à l’image de Dieu, et Lui appartenant. L’accompagnement des personnes âgées, tout à fait en fin de vie, au moment de leur mort, est la mission, à la fois la plus mystérieuse et la plus noble, des Petites Sœurs
  • On peut admirer aussi, dans ces maisons de retraite, la simplicité et l’esprit de famille. Les maisons de retraite des Petites Sœurs sont à caractère non lucratif ; l’aide éventuelle des pouvoirs publics ne se conçoit que si le maintien des fondements de la Congrégation y est respecté. Le règlement intérieur des maisons vise à créer une ambiance harmonieuse, familiale et humaine, où chacun a sa place… Il y a une âme dans ces maisons. On y perçoit la tendresse, la proximité et le respect ; en face des personnes âgées, ne faut-il pas avoir une attitude humble, déférente et reconnaissante pour le bien qu’elles ont fait dans leur vie ? A leur égard, la modestie s’impose.
  • Enfin, comment ne pas évoquer la « perle » de l’hospitalité ? L’admission dans les maisons se fait avec une priorité accordée aux personnes à faibles ressources. Les maisons fonctionnent grâce à l’aide merveilleuse de la Providence, venant de la charité de tous… La confiance en la Providence est la règle… Les Provinces les plus petites soeurs 3favorisées aident celles qui le sont moins. En conclusion, on peut dire que c’est vraiment un bonheur de faire partie de la grande famille des Petites Sœurs des Pauvres. L’esprit qui l’anime n’a pas varié, depuis le témoignage de René Bazin en 1891, jusqu’à aujourd’hui : c’est vraiment un esprit de famille… Le charisme de la Congrégation de Jeanne Jugan permet d’allier harmonieusement charité, justice, « tranquillité de l’ordre », patience, tendresse et humour : un bel équilibre entre vie pratique et spiritualité. Merci à mon arrière-grand-père René Bazin d’avoir réussi cette transmission ! La nécessité et l’urgence de transmettre est précisément d’actualité, dans notre cadre de vie qui se mondialise en tous sens. Pour tenir bon et garder le cap, chacun a d’autant plus besoin de ses racines et de sa culture. C’est aussi l’occasion d’insister sur la mission importante, et toute la place des personnes âgées dans la société. On se rappelle la parole du Pape Benoît XVI, prononcée en Espagne à Valence, lors de la rencontre internationale de la famille en 2006 : « Je souhaite m’adresser aux grands-parents si importants dans la famille. Ils donnent le sens du temps, ils sont la mémoire et la richesse des familles. Qu’ils ne soient, sous aucun prétexte, exclus du cercle de la famille ». En vérité, les Petites Sœurs savent privilégier l’esprit de famille dans la conduite des maisons de retraite.

                                                                           A Bessay (85), le 28 octobre 2015                                                                     Jacques Richou

*Diffusée d’abord dans la presse locale, en chroniques périodiques, publiée en 1894 et en 1908, cette nouvelle se retrouve comme un hommage à Sainte Jeanne Jugan parmi 18 visages de saints, dans un livre récemment réédité : « Fils de l’Eglise, visages de saints » -René Bazin. Editions Via Romana.

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