La place de René Bazin dans la littérature

Par Armel René-Bazin de Jouy

Chef de famille, juriste, romancier, biographe, narrateur, académicien, René Bazin a connu pendant des décennies après sa mort un oubli quasi absolu. Les tourments de l’histoire, les tempêtes que le marxisme, le freudisme, le surréalisme et l’existentialisme ont fait souffler sur les esprits l’ont fait passer pour désuet. Qu’en est-il ?

Un homme de tradition pas si conventionnel qu’on croit.

Si René Bazin n’a pas dévié dans son existence de la voie tracée pour lui par ses parents et ses maîtres, il n’a pas pour autant passé sous silence les conflits que connaissent les humains et les sociétés. L’univers de Bazin n’a rien d’un chemin de roses. On y voit des couples se déchirer, des pères renier leurs enfants, des ouvriers et des paysans qui ne cèdent pas tous à une soumission béate. C’est à se demander pourquoi il passe aujourd’hui pour un auteur discret, un homme du passé sur qui tombe le jugement de Gide, pour qui ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. Ceux qui le taxent de mièvrerie l’ont-ils lu ? Il semble étonnant qu’on fasse tant de cas de madame de Lafayette, dont on ne lit plus guère que la Princesse de Clèves, roman d’un amour sublimé plein de préjugés moraux et au style précieux. Les romans de René Bazin s’inscrivent dans la lignée des œuvres de fiction françaises. Il a apporté sa pierre à un édifice séculaire.
Bazin aime les créatures en qui il voit d’abord l’image de leur créateur. Il porte sur celles et ceux dont il dépeint les ambitions, les élans, les malheurs et les errements un regard empreint de bienveillance et d’indulgence. Chez l’homme ou la femme qui s’éloigne des principes auxquels il croit et dans lesquels il voit les fondements de notre société, Bazin ne peut se résoudre à voir une âme perdue sans espoir de rédemption.

L’époque des écrivains naturalistes

Successeur de Balzac, contemporain de Zola, René Bazin a voulu à sa manière donner de la société française de son temps un portrait aussi précis que possible. Il a préparé avec soin ses romans, se rendant dans leur cadre pour mieux décrire et comprendre les différentes manières de vivre, de s’exprimer ou de travailler. S’il n’a ni la cruauté, ni la crudité des autres naturalistes, il en a cependant adopté la technique. Il a suivi la leçon de Flaubert à Maupassant : quand vous décrivez un arbre, que ce soit celui-ci et pas un autre, de sorte qu’après avoir lu votre texte, on le reconnaisse sans doute possible quand on passe devant. Le souci du détail juste anime toute l’œuvre. Il y excelle surtout dans ses romans campagnards. Il sait l’attachement de ses personnages aux terres qu’ils cultivent, aux bois et pâtures dont ils connaissent chaque recoin, l’émotion qui leur vient à évoquer les repas pris en famille, la cloche de l’église qui appelle à la prière, les propos échangés avec les voisins au détour d’un sentier.
Il y a en Bazin un journaliste toujours en éveil. Curieux de tous les aspects de l’âme humaine, il a endossé les vêtements de ses personnages pour savoir ce qui les pousse à agir. Par les thèmes qu’i l a traités, comme par son travail d’étude, d’observation et de recherche, il appartient à une longue tradition qui trouve son origine en Balzac et dont on trouve encore aujourd’hui des témoignages bien vivants. S’il fallait lui coller une étiquette, celle qui lui conviendrait le mieux serait celle de naturaliste. Mais c’est un naturaliste chrétien très attaché aux traditions ancestrales. On revient à présent de l’illusion qui consistait à ne pas se reconnaître d’ancêtres. L’heure du retour de René Bazin sonne.

Une construction rigoureuse

On reconnaît, à la manière qu’a René Bazin de composer ses romans, un successeur de Balzac. La place accordée à décrire les lieux montre bien l’importance pour lui du cadre sur les grands traits des caractères qu’il dépeint. Il utilise sa plume vive et à l’occasion acérée pour brosser de ses héros des portraits précis. Bazin a choisi le roman comme principal mode d’expression de manière que le lecteur puisse aisément s’identifier aux personnages et qu’en quelque sorte il vive leurs aventures. Si le conte ne prétend pas à la vraisemblance, le roman, lui, offre une autre voie d’évasion. Ayant ainsi campé les éléments constitutifs de ses romans, il noue l’intrigue. Elle consiste le plus souvent en un conflit intérieur entre des sentiments qui se combattent, des ambitions, et dans beaucoup de ses oeuvres, on voit les jeunes générations tentées d’entrer en rébellion contre les traditions représentées par le père, parfois la mère. Ce conflit de générations, son petit-neveu Hervé Bazin en fera le centre de nombreux romans, avec une approche bien différente, plus de fiel. Si on devine bien chez René Bazin une préférence pour la continuité et, à la différence de Brasse-bouillon, un amour de la filiation et des traditions ancestrales, les personnages de René Bazin sont loins d’être des modèles sans tache. Ils connaissent le doute, cèdent aux tentations de la chair et de l’argent.
L’intrigue des romans de Bazin ne se résume pas à un cheminement linéaire vers la rédemption. Le parcours du héros est parsemé d’obstacles; il connaît la souffrance, revient sur ses pas. C’est au sens plein un humain, homme ou femme.

Un style simple et classique

Bazin a lu Châteaubriand et s’est formé à son école. La phrase, souvent brève, se compose de noms, d’adjectifs et de verbes choisis avec soin. Il se sert d’un vocabulaire simple; on ne trouve pas chez lui le côté maître d’école de Balzac. Rien non plus du maniérisme de George Sand, ou plus tard de Colette. Bazin se situe dans la droite ligne de la littérature française qui, de Montaigne à Voltaire vise d’abord à la clarté. Il recherche le mot juste, pas le mot rare. Il se garde de s’abandonner à la digression comme à l’abus de relatives. Rien de plus éloigné de son style que celui de Proust.
Par son style, René Bazin fait plus penser à ses contemporains Maupassant ou Daudet. Rien d’ampoulé dans ses phrases. Rien d’ambigu non plus. Pas davantage de termes grossiers. Il passe tour à tour du discours policé d’une élite formée aux humanités au langage, simple certes, mais toujours correct dans la forme et dans le fond, des paysans. On sent bien qu’il nourrit une vraie tendresse pour ces hommes rudes qui tirent de la terre de quoi nourrir leurs familles. Il se sent proche d’eux et, dans plus d’un de ses livres, s’efforce de restituer leur existence qui se déroule sous le signe du devoir. Il y parvient, sans doute. Mais lorsqu’il s’attarde sur les bûcherons ou les ouvriers du textile, ses portraits sonnent “vrai”.
Dans ses carnets de voyages et ses biographies, on retrouve la phrase sans détour, marque de sa volonté de se faire entendre du plus grand nombre.

Romancier de la Terre, romancier de l’âme, René Bazin l’a certes été. Mais, ce qui a été caché par les temps, peintre aussi de la tentation, de la chute et de la rédemption.
Plus qu’un écrivain pour hier, à une époque où on vante tant les mérites de la nature, un écrivain pour demain.

Armel René-Bazin de Jouy, été 2010