L’image du prêtre

Article extrait de Vielles rues, jeune cité, journal des paroisses catholiques du centre ville d’Angers (septembre 2009), rédigé par F.Comte, l’un de nos adhérents.
Il est suivi de 2 extraits mettant en lumière des figures de prêtres.

L’écrivain angevin René Bazin (Angers, 1853 – Paris, 1932) a fait une place importante au prêtre dans son œuvre romanesque. Il le montre presque toujours issu des campagnes, cadre essentiel de son œuvre. A son époque et jusqu’à une période récente, beaucoup de curés et de vicaires du Maine-et-Loire étaient issus de la paysannerie du Choletais et du Segréen et formés dans les petits séminaires de Beaupréau et de Combrée.

Dans l’un de ses premiers romans, Ma Tante Giron, apparaît un curé de campagne original. Dans Les Noëllets, un jeune homme simule la vocation sacerdotale pour s’élever au-dessus de sa condition de fils de paysans des Mauges, « terre sacerdotale où Dieu lève, chaque, année une dîme de jeunes hommes ». Dans Donatienne, c’est un curé breton qui reçoit les derniers adieux de Jean Louarn quittant pour toujours son pays. Un vieux prêtre nantais De Toute son âme vit au milieu des pauvres. Dans L’Isolée, si le chanoine Le Suet n’est pas très sympathique, c’est un de ses confrères qui soutient le courage des religieuses forcées de se disperser à la suite de la Séparation de l’Eglise et de l’Etat. Dans Le Blé qui lève, un jésuite absout la pauvre et triste  vie de Gilbert Cloquet. L’aumônier de La  Closerie de Champdolent reçoit le dernier soupir de son frère. Mais c’est son dernier roman Magnificat qui est considéré comme son testament spirituel en résumant toute son œuvre.

Y apparaît une Eglise assez différente de la nôtre et parfois idéalisée. Pour René Bazin, la prêtrise est la voie supérieure d’accès à la perfection. Etre prêtre, c’est se hisser à la  sainteté dans une vie faite de sacrifice et d’héroïsme. Ce roman, Magnificat, qui se passe en Bretagne près de Muzillac (Morbihan) et sur le front durant la guerre de 1914-1918, est l’histoire d’une vocation. Gildas Maguern a entendu l’appel dès l’enfance mais n’a rien dit  ni à son père ni à sa cousine Anna qui l’aime en secret. Son hésitation vient de son appréhension à laisser son père qui s’épuise dans le travail de la ferme de Penmur. Au combat, Gildas entend dire par l’un des camarades sur le point de mourir « Sans la guerre, j’aurais été ordonné prêtre… Dieu m’a ordonné, Lui, tout à l’heure. Ma première messe, c’est à présent que je la dis, avec mon sang, comme Jésus-Christ. ». Pour remplacer celui qui a dit sa première messe avec son sang, Gildas sera prêtre.

René Bazin exprime clairement sa conception du prêtre dans Questions littéraires et sociales (Paris, Calmann-Lévy, 1937, p.54) : « Il me semble que le curé de campagne, si complaisamment et indulgemment évoqué par les écrivains, ne saurait plus être le vieillard paterne, timide et solitaire, qui vit dans une pauvreté quotidienne, relevée de quelques instants de gourmandise, quand il va dîner au château ou dans les conférences, et qui bénit la naissance, l’amour ou la mort. Il existe chez lui une passion qui explique tout, qui transfigure les plus humbles, et grandit leur condition jusqu’à la faire exceptionnelle et sublime, de médiocre qu’elle est d’apparence : c’est l’amour des âmes. Niez-la, et le prêtre ni différera pas sensiblement d’un honnête percepteur en retraite…. Mais si vous admettez qu’un homme puisse s’élever au dessus de sa nature et la dompter au point de faire du sacrifice la loi même de sa vie, l’inexplicable devient clair. Cette âme a eu pitié des âmes. Elle a vu leur détresse et leur dignité. Elle a considéré qu’une paysanne était, aussi bien qu’une reine, une âme en marche, à travers la douleur et la joie, vers une éternité ».

Sur René Bazin :

Tony Catta, Un romancier de la vraie France, René Bazin,Paris, Calmann-Lévy, 1936.

Georges Cesbron et Christine Fonteneaudir., Lire aujourd’hui René Bazin ?,Paris, L’Harmattan, 2000.

F.Comte


2 portraits de prêtres tirés de romans de René Bazin.

Dans Donatienne l’abbé Hourtier, à Plœuc en Bretagne, est l’achétype décrit dans l’étude de François Comte.
Donatienne est téléchargeable sur eEbooks

C’est un prêtre beaucoup plus atypique, qui fait le coup de feu en Assam (Indes britanniques), que l’on rencontre dans La Barrière.
Ce roman sera disponible très prochainement sur le même site web

Donatienne

Louarn … monta quatre marches qui coupaient un mur de jardin, longea un bout de charmille, et, sans frapper, pénétra dans la salle à manger de l’abbé Hourtier, un ancien recteur de la côte, taillé comme ces rochers auxquels on trouve des ressemblances d’homme, et retraité en la paroisse de Plœuc. L’abbé venait de chanter la messe, et se reposait, assis sur une chaise de paille, les coudes appuyés sur la table, en face de son couvert préparé pour midi. Le plein jour de la fenêtre eût aveuglé d’autres yeux que les siens, des yeux de pêcheur d’une clarté d’eau de mer, sous des paupières lasses de s’ouvrir.

Quand Louarn fut assis près de lui, on eût pu voir que ces deux hommes étaient de même taille, de même race, et presque de même âme.

Ils s’aimaient depuis longtemps, et se saluaient dans les chemins, sans se parler. L’abbé ne fut donc pas surpris que Louarn vînt lui confier sa peine. Il en avait tant écouté et tant consolé de ces malheurs, – deuils de maris ou de femmes, abandons, morts précoces d’enfants, disparitions d’équipages engloutis avec les navires, ruines de fortunes, ruines d’amitié, ruines d’amour, – qu’il en était resté, au fond de son regard clair, une nuance de compassion qui ne s’effaçait jamais, même devant les heureux. Jean Louarn sentit cette pitié du regard se poser sur lui, comme un baume.

..

L’abbé Hourtier était debout, aussi grand que Louarn et plus large d’épaules. Ces deux géants, durs à la peine, attendris l’un par l’autre, s’embrassèrent un moment, comme s’ils luttaient.

– Je te promets tout, dit gravement l’abbé.

Beaucoup de choses qu’ils n’avaient point dites avaient dû être comprises et convenues d’âme à âme. Ils n’échangèrent plus une parole, et se quittèrent dans le jardin, aussi impassibles de visage que s’ils eussent été deux passants de la vie, sans souvenirs et sans lien.

La Barrière

( Un officier anglais est interrogé par un ami sur son dernier poste aux Indes )

– Alors, ç’a été rude ?

– Très rude. J’étais envoyé, seul officier blanc, avec un détachement du 10e Rajput Regiment, pour faire une reconnaissance dans les hautes vallées qui sont à l’extrémité de la province d’Assam. Le pays était entièrement ignoré, magnifique, terrible aussi, à cause des pluies qui ont l’air de vouloir fondre la montagne, et des peuplades mongoles, qui sont d’une extrême cruauté, ennemies de l’Angleterre, ennemies des Hindous, ennemies entre elles. Région de jungle et de forêts, région des lianes, du caoutchouc, du camélia, du laurier, de la végétation à feuilles coriaces et luisantes. Je m’avançai dans cet inconnu, et, après trois semaines, je pus établir un camp, pour reposer mes hommes, sur une éminence autrefois fortifiée, au milieu d’une vallée ronde comme une cuve et peu boisée. Un des côtés de cette sorte de réduit de guerre était formé de blocs massifs d’un édifice ruiné, temple sans doute, et les trois autres côtés, que je fis réparer, étaient défendus par des pieux fichés en terre, et des troncs d’arbres reliés par des lianes. Au bas coulait un torrent. Nous avions eu des alertes jusque-là, mais depuis le jour où nous avions pris possession de cette position abandonnée, aucun incident. Les rapports signalaient quelques huttes seulement, le long du torrent, et des indigènes isolés, qui avaient fui à la vue de nos soldats. J’en profitai pour explorer les environs. Je laissai le commandement de mes trente hommes à un sous-officier, un certain Mulvaney, qui porte justement le nom d’un des héros de Kipling.

– Ah ! oui, Kipling : a-t-il été là ?

– Non, personne que moi n’y a pénétré. Accompagné de deux hommes, j’allai devant moi, en chassant ; je traversai un col de montagnes, et je descendis dans une vallée bien plus vaste, peuplée, en partie cultivée, où je fus accueilli par un Européen, un missionnaire qui vivait là, depuis vingt ans, sans que personne, du moins dans l’Assam, s’en doutât.

– Anglais ?

– Non, Français, et de l’Église romaine. Il avait civilisé une population de plusieurs milliers d’hommes ; il avait construit une église, tracé des routes, défriché un large espace autour du village ; il était le chef, non seulement de fait, mais de droit, reconnu par les populations voisines, que ses hommes avaient repoussées par la force. C’était un homme très grand, très maigre, il avait une longue barbe brune, grisonnante. Je passai deux jours avec lui, non pas sous son toit, car il logeait dans la plus pauvre hutte de tout le village, mais chez un habitant riche, et puis, dans la jungle. Ah ! la belle chasse qu’il me fit faire ! Je ne sais pas, mon cher, si vous avez entendu parler de ces chasses où les rabatteurs, portant chacun un panneau de filet, se répandent sur une circonférence immense, et, marchant tous vers le centre, arrivent à former une véritable clôture, un parc où toutes sortes de bêtes sont enfermées. L’arche de Noé ! Nous étions postés à l’unique ouverture par où le gibier, repoussé par les cris, les filets, et les drapeaux des traqueurs, pouvait fuir. Et, en vérité, nous n’avions que le temps de prendre des carabines chargées et de faire feu : bêtes féroces et pauvres rongeurs effarés, bêtes souples, bêtes hurlantes, bêtes qui se dressaient contre nous et bondissaient, tous les pelages, toutes les ailes coulant comme une rivière…

– Il tirait, lui aussi ?

– Sans manquer un coup de carabine. J’ai vu des cerfs et des loups-cerviers, des lièvres et un tigre que j’ai tué, moi qui vous parle ; j’ai vu des renards, des sangliers, tous les oiseaux des herbes ; j’ai vu aussi deux hommes, qui s’étaient glissés jusqu’à nous, et qui se levèrent, à trois pas dans la jungle. S’ils avaient voulu !… Mais j’étais protégé. Ce fut un plaisir royal, que peu de grands chasseurs ont connu ou connaîtront… Mais deux jours après !

– Une chasse plus sérieuse, n’est-ce pas ?

– Terrible ! Je regagnai mon poste. Il était temps. Une peuplade s’était réunie, en arrière, et se préparait à nous attaquer. L’attaque eut lieu, en effet : nous fûmes enveloppés par des ennemis plus féroces que les bêtes que je venais d’abattre. Pendant deux semaines, nous avons tenu dans ce blockhaus, abrités derrière des troncs d’arbres ou des pierres disjointes. Nous avions contre nous la saison chaude, la soif, la faim, l’attaque répétée d’ennemis nombreux, agiles, et je voyais venir la dernière heure, quand un matin, une troupe d’alliés inespérés se jeta sur les barbares et pénétra jusqu’à nous, ayant à sa tète l’abbé, que j’avais reconnu à sa taille et à ses gestes. Il amenait avec lui des vivres. Je lui dois d’être ici. Mais quand j’ai voulu le remercier, je me suis heurté au refus le plus singulier que j’aie éprouvé dans ma vie.

– Que lui proposiez-vous ?

– Ce qu’il aurait voulu. J’ai parlé d’indemnités.

– Eh bien ?

– Il a ri. J’ai parlé de faire un rapport à mes chefs, d’obtenir une lettre officielle du gouvernement anglais. Il est devenu grave, et il a dit : « Non, monsieur, aucun honneur pour moi. »

Je lui ai proposé de signaler sa belle action au gouvernement français : alors, il m’a mis la main sur le bras, il m’a interrompu rudement, et il avait des larmes en même temps dans les yeux… Nous voyez-vous, tous deux, dans une sorte de niche, réduit à chauves-souris, creusé au sommet d’un temple si vieux que les blessures de la pierre ne se distinguaient plus des sculptures ; nous voyez-vous, assis, les pieds pendant au dehors, dominant tout le creux de la vallée d’où montait une odeur de fleur et de pourriture ? Nous étions les chefs. J’étais dans la joie de la délivrance ; mes soldats chantaient sous les arbres, à cinquante pieds plus bas. Ils se turent, parce que l’heure de manger était enfin venue, et j’avais devant moi la nuit bleue commençante. Je me sentais une si grande reconnaissance pour ce sauveur si brave, si courageux, si dénué de toute ambition, que je fus offensé de ses refus, et que je le pressai, parlant de mon honneur qui ne permettait pas que le salut de mes hommes et le mien fût considéré comme peu de chose ; je m’emportai ; je dus lui dire des mots qui le froissaient. Quand j’eus fini, il me dit : « C’est bien, vous m’obligez à la confession la plus cruelle. Je l’ai mérité. Gardez-moi le secret de mon nom. Voilà vingt ans que je vis parmi ce peuple, et j’espère mourir à son service. Mais, avant de venir aux Indes, pendant plusieurs mois, en Europe, j’ai été un prêtre indigne ; j’ai péché contre les vœux de mon sacerdoce. Toute ma vie depuis lors est une expiation. Vous comprenez, maintenant, jeune homme, que je ne veux pas diminuer la rigueur de cette pénitence ; que ce que vous me proposez va contre mon salut. Laissez-moi vous dire adieu. Vous ne pourrez plus vous souvenir de moi sans vous souvenir de ma faute, et vous m’avez contraint, à jamais, à garder de la confusion, plus que de l’orgueil, du service que je vous ai rendu. C’est bien ainsi. Adieu. » Et il repartit, le lendemain, sans que je l’eusse revu. Je vous avoue, mon ami, que je suis resté très fortement impressionné par cette rencontre.