Un écrivain à redécouvrir, par Jacques Boislève

Texte de la conférence de Jacques Boislève (février 2014) à l’invitation de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Cholet, publié dans le N° 143 (juillet-décembre 2014) de la revue de la SLA. 

René Bazin, un écrivain à redécouvrir

Pour introduire à la lecture de René Bazin, resituer son œuvre dans sa diversité  et son auteur   dans son temps, voici quelques notes sur celui dont Claudel assurait qu’on le redécouvrirait. Il disait vrai Claudel : René Bazin mérite infiniment mieux que cet oubli dans lequel il a été trop longtemps et injustement tenu, victime d’un tenace malentendu qu’il aurait été si facile pourtant de lever, si ceux qui lui ont manifesté tant de dédain avaient tout simplement pris la peine de le lire ou de le relire avec un peu plus d’attention.  A rouvrir ses livres, ce à quoi je vous invite, vous en ferez vite comme moi le constat : René Bazin est un grand écrivain. La première qualité d’un écrivain, c’est sa langue évidemment : la sienne est non seulement impeccable, mais portée par une vive sensibilité aux êtres et aux choses qui métamorphose souvent sa prose en pure poésie. Ses personnages d’une grande vérité humaine et sur lesquels, quelque soit leur âge, leur sexe ou leur condition, fût-elle la plus humble, il porte un regard tout empreint d’amitié, nous parlent encore. René Bazin est aussi un maître du paysage, doué d’un très vif sentiment de la nature, devenu de surcroît pour les lecteurs d’aujourd’hui, un précieux témoin de son  temps.

René Bazin (1853-1932) est né à Angers, ville où il a fait ses études avant d’enseigner le droit à l’Université catholique que vient de créer alors dans cette ville Mgr Freppel, soucieux de voir l’Eglise réinvestir face à ses adversaires le champ intellectuel. René Bazin s’inscrit dans ce mouvement, avec une volonté de présence au monde qui fait du professeur un journaliste, dans la presse royaliste d’Angers d’abord et  bientôt dans les médias nationaux, au Journal des débats et à la Revue des deux-mondes, et surtout un écrivain, que va rendre célèbre La terre qui meurt et qui voit  alors s’ouvrir à lui les portes de l’Académie française où il fait son entrée en 1903, deux ans après la publication des Oberlé. La terre qui meurt, Les Oberlé : deux romans, le premier sur l’exode rural, le second sur le drame alsacien, emblématiques de son œuvre.

En une quarantaine d’années, ce sont  plus de cinquante livres, romans, recueils de nouvelles, relations de voyages, essais, biographies que René Bazin va publier. En 1883 paraît Stéphanette et en 1885 Ma tante Giron, un ouvrage remarqué par Ludovic Halévy qui introduit René Bazin au Journal des Débats. En 1889 : Les Noellet, dont l’action se déroule dans nos Mauges, cette « Vendée angevine » si chère à l’auteur.  En 1892 : La Sarcelle bleue. En 1893 : Madame Corentine. Entretemps, en 1890, paraissent les premiers croquis italiens : A l’aventure. Terre d’Espagne date de 1894. Les Contes de bonne Perrette de 1897. En 1899, La terre qui meurt reprend en lui donnant alors toute son ampleur le thème de l’exode rural déjà abordé dans Les Noellet. Les Oberlé : 1901. Questions littéraires et sociales : 1903, l’année de l’entrée à l’Académie française. Le blé qui lève : 1907. Notes d’un amateur de couleurs : 1916. Charles de Foucauld : 1920. Magnificat : 1931, ces deux derniers livres appartenant à des genres bien différents, l’un biographique, l’autre de pure fiction, mais où s’affirme pleinement la dimension chrétienne de l’œuvre. Ces quelques titres, jalons d’une belle carrière d’écrivain dont les romans ont fait la notoriété mais qui ne s’y limite pas, témoignent, en effet, de cette diversité de l’œuvre, d’une grande variété aussi par les sujets abordés qui vont de la fiction au reportage et dans leur localisation, bien au-delà des provinces de l’Ouest : de Boulogne, port de pêche de Gingolph l’abandonné au Lyon de  L’Isolée en passant par le Tourcoing du Roi des archers. Car René Bazin, resté toute sa vie si fidèle à l’Anjou, a aussi beaucoup voyagé : en France, dans toute l’Europe et plus loin encore. De même ses livres, non seulement ont connu une large audience nationale, mais ils ont été également beaucoup traduits. 

« Une vision catholique du monde »

S’il leur doit incontestablement  – avec La terre qui meurt en tout premier lieu, qui a connu d’emblée un grand succès et qui reste inscrit, à juste titre, dans la mémoire collective –  la remarquable audience qui a été la sienne en son temps, on ne saurait réduire cet écrivain à ses seuls romans paysans, dont il faut rappeler néanmoins qu’ils abordaient une question alors d’une grande actualité : l’exode rural. Ce serait occulter les autres aspects d’une œuvre au spectre, on vient de le voir, bien plus large. René Bazin s’est penché aussi sur la condition ouvrière. Comme en témoigne De toute son âme – roman publié en 1889 et qui se déroule entièrement à Nantes, où l’immigration bretonne apporte alors à l’industrialisation de la grande ville portuaire et de la Basse Loire les bras qui lui manquaient, pour ne citer que cet exemple, reflet d’une question sociale qui l’a beaucoup préoccupé et dans laquelle, dans la mouvance de ceux qui ont préparé les voies de l’encyclique Rerum novarum,  il s’est, avec tout le poids de ses convictions chrétiennes, personnellement et directement impliqué.

Trop bien pensant, cet écrivain ? C’est la question qui vient aussitôt à l’esprit dès que l’on s’interroge sur les raisons de l’effacement de René Bazin du champ littéraire, et c’est l’explication qu’avance, pour aussitôt s’en démarquer, Jean Guitton dans un message qu’il adresse en 1986 au nom de l’Académie française pour l’inauguration d’un buste de René Bazin dans le quartier d’Angers où il est né, tout près de la Maine, à l’ombre du château et de la cathédrale: « René Bazin n’est pas à la mode. On lui oppose l’axiome qui interdit aux bons sentiments d’inspirer une bonne littérature. A ce compte, il faudrait proscrire Homère, Virgile, Dante, Hugo ! (…) » Dans ce message, Jean Guitton rappelle que René Bazin lui avait dit souffrir des fausses interprétations faites de ses intentions et de ses écrits. A propos de René Bazin, précisément, François Mauriac fait le même constat : « (…) Il existe, dans le monde moderne, un grand divorce, celui de l’œuvre d’art et des bons sentiments ; celui de la littérature et du bien. » – Mais, dans Les Quarante, il explique et justifie l’approche de celui qui l’a précédé à l’Académie française : « M. René Bazin a mérité de voir ce que les plus grands n’ont pas vu : l’action de la grâce dans le monde. Il a été, en un sens, plus naturaliste que Flaubert, que Maupassant et que Zola, parce qu’il a dépassé la surface des êtres (…) Une vision catholique du monde, voilà ce qu’est l’œuvre de René Bazin. » Elle est là, sous la plume de Mauriac, la vérité sur René Bazin : ses personnages, soucieux avant tout de faire le bien, c’est en chrétien qu’il les façonne, à son image qui n’est, quoiqu’on en ait dit de façon si réductrice, ni d’Epinal ni de Saint-Sulpice. Il n’y a pas un de ses livres où on ne trouve, en position centrale, des âmes inquiètes (mais délicates), des êtres en recherche. On y trouve, certes non des gens qui doutent, mais du moins des pardons qui coûtent, des réponses à des appels qui demandent à longuement mûrir et qui, comme tout enfantement, ne se font pas sans souffrance. 

« La douceur ne va pas sans la force »

Le grand péché de René Bazin, sa faute impardonnable face à la postérité, ce serait donc sa trop grande bonté. Pensez donc ! Bazin est Angevin, né sous ces cieux trop cléments, cette fameuse « douceur angevine » qui ne date pas d’aujourd’hui puisque déjà vantée par Du Bellay, mais on oublie de dire, comme lui-même le fait, que « la douceur ne va pas sans la force ». Si encore René Bazin n’avait été qu’Angevin, mais il est d’abord et avant tout chrétien. Or elle est fondamentalement  là la source de sa douceur, héritage jamais renié des Evangiles dont il est tout imprégné. Il a raison Bazin : « La douceur ne va pas sans la force. » – fût-ce comme toujours chez lui, une force tranquille. Elle impose ce temps de réflexion, une retenue, une sagesse, un recul que l’emportement, cette coupable facilité, ne connaît pas, ne maîtrise pas. C’est Bazin qui dit encore aux plus humbles, en les invitant à relever la tête : « N’ayez pas peur ! » On sait la fortune que connaîtra plus tard cette belle formule dans la bouche d’un pape polonais et dans un contexte social et politique pas si éloigné du temps où René Bazin s’engageait aux côtés de Léon XIII pour réconcilier l’Eglise, qui s’en était tellement éloignée, avec le monde ouvrier en redonnant à ce dernier espoir et dignité. Ce qui nous autorise à dire que René Bazin, convaincu de servir par ses écrits une juste cause,  fut aussi un écrivain engagé, mais là encore à sa manière, tout en mesure, qui n’est pas bien sûr celle, délibérément outrée, d’un Léon Bloy ni même d’un Péguy. Un Péguy avec lequel il partage cette chose rare : l’amour des humbles. Ce que Mauriac aussi a noté : « D’autres, sans doute, aiment le peuple. Mais lui, non content de l’aimer, le respecte et l’admire. »

Le « doux parler de France » 

Ainsi tout se tient chez René Bazin : l’Angevin, le chrétien, l’écrivain. Comment ne pas insister précisément sur ce dernier point : René Bazin est un bel écrivain que Jean Guitton dans la suite du message déjà cité, dans une féconde comparaison, oppose d’abord à Mauriac – « Il devait m’arriver de parler de René Bazin avec François Mauriac ; ces écrivains, également catholiques et si contraires. L’un avait exprimé, comme Corneille, la conscience ardente et pacifiée ; l’autre, comme Racine, la conscience déchirée… »  – pour les rapprocher ensuite l’un de l’autre, Jean Guitton ajoutant : « Ils s’unissent par un égal amour de ce que Bazin appelait le « doux parler de France »… »…« Ce doux parler de France » que le Val de Loire cultive amoureusement depuis la Renaissance et plus proche sans doute, dans sa province d’Anjou, du gentil et distingué Du Bellay que du truculent Rabelais, on le retrouve, au meilleur de lui-même, en effet, chez René Bazin, et si magnifiquement encore, après lui, chez Julien Gracq. Ce qui faisait dire avec juste raison au petit neveu de l’académicien français, Hervé-Bazin, lui-même alors président de l’Académie Goncourt : « Notre patois, c’est le français, tel qu’on le parle dans la Vallée… »

Un exemple, mais choisi à dessein, puisqu’il s’agit de l’ardoise, la tendre ardoise angevine, suffira à montrer à quel point de perfection et de plasticité et avec quel bonheur d’expression René Bazin sait pousser l’art de la description : « L’ardoise a le regard changeant des eaux qui vivent. Elle a ses jours noirs, ses jours violets, ses jours d’azur, ses jours gris, et ceux où elle rie en giboulées, éclatante un moment comme de l’argent en fusion, et terne l’instant d’après et pauvre à faire pitié. ». Cette ardoise, ainsi décrite par lui dans Le Fond bleu, n’est-elle pas, à l’image de l’Anjou, le miroir même d’une province aux multiples facettes ? Mais on aurait pu citer aussi les toutes premières lignes des Noellet, pour montrer cette façon qu’il a, dans une langue parfaite, de camper d’emblée le décor, avec cette fin de saison qui s’abat sur la Vendée angevine, si bien accordée au thème de son roman : « Comme ils sont tristes, ces soirs d’octobre ! Il y a dans l’air une moiteur qui fait mourir les choses. Les feuilles tombent, lasses de vivre, sans le moindre vent qui les chasse. ». Ou encore, ce lever du jour sur le marais de Sallertaine, promesse du renouveau, dans La terre qui meurt : « La nuit, toute belle, commença de mourir avant quatre heures, et, dans les profondeurs, l’éclat des étoiles diminua. Un coq chanta. C’était le même chaque jour, un coq jaune d’or, botté, l’œil en feu sous la crête tombante.» Dans les monologues intérieurs comme dans les dialogues, les portraits, les paysages : tout Madame Corentine est de cette même eau : un style clair, alerte, multipliant les bonheurs d’expression mais sans affectation ni fioritures ou surcharges inutiles.

Un maître du portrait et du paysage 

A le lire, on en fait vite le constat, et le relire nous le confirme : René Bazin, servi par cette maîtrise de la langue dont on vient de donner de beaux échantillons, est aussi un maître du paysage qui excelle tout autant dans l’art du portrait, l’un et l’autre n’étant jamais dissociés dans ses livres. Portraits individuels pour les personnages qu’il veut mettre en exergue ou scènes plus collectives – et pas seulement paysannes –  viennent toujours s’inscrire chez lui dans des paysages d’une remarquable diversité – ruraux souvent, urbains d’autres fois ou entièrement baignés dans une ambiance marine- ou des décors intérieurs qui sont eux-aussi de véritables tableaux : tout y est mais, redisons-le, sans rien de trop, car ce sont les personnages qui comptent. Après un plan large sur la mer, la pleine campagne ou la ville, c’est à eux toujours qu’il revient : il les cadre au besoin et souvent même, à plus forte raison s’il s’agit d’une figure centrale de son récit, en recourant à des effets de lumière, dans une étonnante pratique de la mise en scène alors déjà plus cinématographique par sa dynamique que purement théâtrale ou picturale. Ce qui ne doit pas nous surprendre car son souci méticuleux de rendre les choses « telles qu’elles sont » a souvent été souligné. Ce qui fait de René Bazin, rompu aux techniques du reportage comme journaliste, et comme romancier, allant toujours préalablement en repérage et se documentant beaucoup, un observateur fiable et précieux, et, à ce titre, tout à fait moderne. Mauriac, qui avait déjà attiré notre attention sur le fait que Bazin, au-delà de la seule apparence charnelle et la matérialité des êtres auxquels s’en tenaient les naturalistes, s’attachait faire transparaître leur dimension spirituelle, nous alerte lui aussi sur l’acuité de son regard et l’extrême précision de ses descriptions, :  « M. René Bazin (…) instruit de la vraie doctrine, croit à l’objet, et il peint l’objet tel qu’il est. Il échappe à notre manie de voir le monde qu’en nous-mêmes (…) »  De même, Maurice Genevoix et Michel Ragon, l’un et l’autre à propos de La terre qui meurt,  livre qu’ils ont tous les deux beaucoup aimé et préfacé, insistent sur ce regard quasi-photographique, ce réalisme, qui n’exclue en rien une œuvre par ailleurs toute empreinte de poésie. Si bien que les romans de René Bazin, à relire d’abord, bien sûr, en tant que tels, sont aussi devenus aujourd’hui, bien loin, à plus forte raison en Bretagne, d’un folklore au rabais, de précieux documents. C’est le vrai, non le pittoresque ou la simple couleur locale, qu’il cherche et qu’il réussit si bien à rendre.

Peintre de l’âme féminine 

Reprochant à Zola de «  faire des corps sans âme », René Bazin note dans ses Carnets : « Aujourd’hui, on ne fait plus que des romans des corps. L’étude des âmes ne s’y compose que d’une vulgaire analyse de sensations enchaînées. Toute la partie haute de nous-mêmes y est laissée de coté, niée par voix de silence. » Dans ce regard qu’il porte sur les êtres,  dans cette façon qu’il a, comme il l’exprime si justement, de les tirer vers le haut, Bazin n’a jamais été remplacé. Les personnages féminins tout particulièrement, comme il les réussit !  Cette réussite, on la doit certainement à  son extrême sensibilité, à la délicatesse de son cœur. René Bazin est bien  le romancier  de l’âme féminine. Henriette Madiot dans De toute son âme,  Pascale Mouvand dans L’Isolée : elles sont parfaitement sœurs, ces deux jeunes femmes,  la Nantaise et la Lyonnaise, aux destins si curieusement inversés.  Et la petite Rousille (La terre qui meurt), Anna la sacrifiée (Magnificat), Mélie la dédaignée (Les Noellet) sont assurément leurs cousines.

Toutes celles-là au moins seront  sauvées. Mais comment oublier  pour autant celles que l’insouciance ou trop de pauvreté auront perdues ? René Bazin n’est pas seulement le peintre de l’âme  féminine, mais aussi celui de la souffrance des femmes. Et elle est de celles qui souffrent, Madame Corentine, femme séparée, exilée, « cœur blessé ». Que ce soit  le lent dépérissement de Jacqueline Mélier, la mère d’Henriette Madiot, qui a « fauté » ou le calvaire précipité de  Pascale Mouvand, jeune novice que la réduction à l’état laïc a brutalement privée du soutien de sa communauté, elles sont sœurs, elles aussi, ces deux-là, dans la douleur et l’abandon. Comment ne pas faire également le rapprochement entre cette  malheureuse Jacqueline Mélier qui n’a plus que ses yeux pour pleurer et sa fille à préserver et – dans Magnificat – la plus sulfureuse Noémi Bohan, la mère d’Anna – l’angélique Anna  – qui – « née d’un sang de marin…demeurée sauvage, et hostile à la terre qui n’entend pas chanter le flot. » – a quelque chose, dans la façon qu’elle a de hanter les rivages, de la démone celte, de la naufrageuse légendaire.  Toutes les deux, Jacqueline et Noémi, René Bazin les évoque en profil perdu. Elles nimbent les personnages lumineux du premier plan – Henriette comme Anna –  d’un halo noir. N’est-elle pas également de leur race, fille de la mer comme elles, Donatienne – « une fille de marin, servante en la paroisse d’Yffiniac » – qui donne son titre à un autre roman de René Bazin qui a lui-aussi la Bretagne pour cadre? Donatienne que la perte d’un nouveau-né et la misère conduisent à abandonner son foyer et la rude lande bretonne pour se gager comme nourrice à Paris où elle aura tôt fait de se « perdre ».

Et de même Corentine, si belle fille, trop jolie pour faire un bon parti? Fière et dépensière aussi, au temps de sa jeunesse, ainsi qu’elle-même le reconnaît : « Son sang léger (…) la poussait au plaisir. Elle aimait danser. » Une enfant que son vieux loup de mer de père a gâtée et n’aimant pas les tâches ménagères, mais, bonne mère, elle eût été bonne épouse aussi sans cette belle-mère si peu hospitalière, autoritaire à l’excès, se refusant à céder la moindre parcelle du gouvernement de la maison. Quelle surprise de rencontrer chez René Bazin, cette femme excessive. Tout le contraire, cette terrible belle-mère, de ces bonnes femmes, veuves, tantes ou vieilles filles, si nombreuses dans ses livres, toujours de si bon conseil, secourables et consolatrices.

Mais, à propos de Madame Corentine comme de Donatienne, une question se pose : sont-elles bien les personnages-clefs de ces deux romans celles qui leur ont donné leurs titres ? Ne serait-ce pas plutôt leurs filles qui sont au cœur de ces deux récits ? La fille unique de Corentine : « Cette grande Simone, presque une femme, quinze ans bientôt. »  Et la fille ainée de Donatienne : Noémi, « fine de traits comme de corps, avec des yeux sombres… ». Ce sont elles, ces deux brunettes, la première audacieuse en faisant parvenir un signe d’amitié à son père, l’autre entêtée pour retrouver sa mère, qui vont reconstruire ce que la vie a détruit chez leurs mères,  médiatrices résolues et efficaces, incarnant l’espérance contre tout espoir, avec une ténacité bien bretonne ! Le récit, c’est à elles qu’il doit sa progression. Le drame, dans les deux cas, ce sont elles qui vont le dénouer, en raccommodant ce que le monde adulte – une femme battue qui part, un mari quitté et une famille si vite oubliée – semblait avoir irrémédiablement brisé. Aussi convient-il, dans la galerie de portraits féminins déjà si riche, d’ajouter ces messagères, jeunes vierges, bonnes fées, adolescentes si vives et intuitives. A condition, évidemment, de ne pas l’entendre au sens actuel, par la vertu tenace de toutes jeunes filles qui n’ont jamais désespéré, Madame Corentine comme Donatienne, n’est-ce pas l’histoire par excellence de familles recomposées ?

Le drame du déracinement 

Point commun à toutes ces héroïnes et plus généralement  à tous les personnages des romans de René Bazin : ils sont confrontés à la rupture. Pour le meilleur – rupture avec le monde pour Henriette Madiot qui se fait religieuse, rupture avec la terre pour Gildas Maguern pour devenir prêtre, rupture plus radicale encore d’un Charles de Foucauld (dont René Bazin fut le premier biographe) pour répondre à l’appel du désert – ou pour le pire : rupture de la vie conjugale chez Madame Corentine comme pour Donatienne. Ruiné, Guillaume L’Héréec, le mari de Corentine s’apprête à prendre la route pour aller il ne sait encore où. Partis eux-aussi au hasard des chemins en quête de pain et de lendemain, Le Louarn, l’époux et les enfants délaissés de Donatienne. Partis pour la ville, le fils et la fille aînés du maître de la Fromentière, dans La terre qui meurt, et parti à l’étranger son cadet. Parti pour Paris, Pierre Noellet… De même, il se fait marin et part au bout du monde pour oublier, le grand Etienne, pêcheur de Loire qu’Henriette Madiot n’épousera pas, et il se fait soldat pour son malheur, Antoine, le frère rebelle d’Henriette qui ne s’est jamais remis de sa Bretagne perdue :  «En lui finissait, transplantée et viciée, une race de paysans de Plougastel, cultivateurs de fraises et casseurs de pierre dans la falaise, lignée élevée au vent de la mer, facile à entraîner et facile à corrompre, mais incapable d’oublier la chanson triste qui l’avait bercée… »

Ce fort rappel des origines, René Bazin le positionne à dessein dans le cimetière où Antoine vient dire adieu à son père et sa mère qui reposent là en terre d’exil. Et cela nous parle, nous parle encore, à nous qui revivons aujourd’hui, dans le contexte si déstabilisant d’une mondialisation non maîtrisée, de telles remises en cause de tout ce que l’on croyait à jamais acquis et tout aussi radicales, cette extrême violence de l’émigration, élargie désormais à des dimensions planétaires. Exode rural en Vendée, émigration bretonne : c’est un fait majeur de son époque que l’écrivain a placé au cœur de plusieurs de ses plus beaux romans, avec tous ces drames humains que cela engendre.

Pour René Bazin, partir, de la façon dont le fait Pierre Noellet, c’est trahir : trahir la terre, trahir son père, trahir la foi de ses ancêtres. Et toujours au risque de se perdre. Comme Donatienne : « En regardant aux Champs-Elysées ou au Parc Monceau, ces théories de nourrices arrivées à Paris avec une chemise et une robe, à présent superbes, tout enchâssées et ruchées  de broderies, comment ne pas penser à ce contraste si dangereux, et au nombre des ménages pauvres qu’il a troublés et rompus à jamais ? L’idée, un jour, m’a frappé, et le drame, immédiatement, s’est trouvé bâti »,  confie  René Bazin à propos de Donatienne. Comme elle est proche, comme elle est semblable à Donatienne, Jacqueline Mélier,  la mère d’Henriette –  « Jolie petite ouvrière, toute rose, toute blonde, venue de Quimperlé,  où elles ont la  tête légère… » devenue à Nantes  « une écosseuse de pois, une pauvresse,  une étrangère sans protection et coquette un peu,(dont) la conquête était bien aisée… »   Vite abusée et aussitôt abandonnée.

Ce déracinement avec toutes ses conséquences est bien un fait majeur du temps dans lequel vit cet écrivain qui voit en lui incontestablement le mal du siècle. Un déracinement  magistralement traité, deux ans après De toute son âme, dans La terre qui meurt.  La Terre qui meurt, livre emblématique de l’exode rural et roman social lui aussi. Ce que souligne, dans une lettre à René Bazin, Albert de Mun pour lequel ce livre  « complète parfaitement, par l’étude de  la grande plaie rurale, celle de la misère ouvrière. »  Ce thème du déracinement, récurrent dans l’œuvre de René Bazin, est parfaitement explicable – faut-il le redire ? – par tous les bouleversements que connaît son temps, ce délitement du monde ancien, dont les fortes traditions faisaient toute la cohésion et que menace une modernité dont on ne voit pas bien encore où elle pourra mener. Cet homme d’ordre, catholique et royaliste, qui ne reconnaît la République que par obéissance au pape du Ralliement, voit dans toutes ces mutations autant de facteurs de désordre. Que n’a-t-on reproché à René Bazin cette mise en garde contre la corruption  des villes et sa dénonciation de la perte des repères, – cette expression que j’emploie ici à dessein est-elle vraiment si anachronique ? – du fait de cette rupture sans précédent avec la terre et le pacte ancestral? Mais, à l’inverse, ne peut-on pas lui faire crédit d’avoir été le romancier de ces déchirures, d’une harmonie perdue. Et pourquoi ne lui ferait-on pas crédit également de ces nouvelles solidarités que savent créer une Henriette Madiot  dans son quartier, le plus déshérité car celui précisément des émigrés, et après elle, un Gildas Maguern,  le prêtre de Magnificat, envoyé « faire la moisson » dans la banlieue rouge ?

Ainsi René Bazin est lui aussi, mais à sa manière, si différente  évidemment d’un Zola, un authentique témoin de son temps. Ce que j’ai souligné d’emblée, mais j’insiste à nouveau sur ce point parce que – l’œil du journaliste nourrissant la belle plume du romancier – il ajoute désormais à l’œuvre, qu’on disait « datée », une nouvelle dimension documentaire qui justifie pleinement sa relecture.

Jacques Boislève (2014)