Bazin-Claudel, deux écrivains pour notre temps.

Nous remercions bien vivement le Centre d’études religieuses, et en votre nom à tous, M et Mme Paulot, d’avoir organisé cette réunion dans le cadre prestigieux du collège des Bernardins. Et merci à vous tous d’être venus, ce dimanche, pour partager ce moment de littérature, avec Claudel et Bazin.

Voici, en quelques mots, comment va se dérouler cette conférence à deux voix ! Pour éviter de parler en même temps, car nous avons, tous les deux, beaucoup de choses à vous dire, François me laisse introduire – très brièvement -, puis nous allons procéder en deux parties :
– D’abord, une présentation successive, et bien différenciée, des deux académiciens, et nous commencerons par le plus jeune, Paul Claudel, en poursuivant par mon aïeul,
– Ensuite, nous aborderons, et cette fois ensemble, les points de convergence et d’actualité ; cette seconde partie, étant bien entendu, la plus inédite.

Petit rappel de généalogie au pied de Fourvière et SMP : les liens familiaux entre les Bazin et les Claudel.
Nos deux ancêtres, écrivains de la 1ère moitié du XXème siècle, ont 15 années d’écart ; mais ils sont unis par des liens de parenté par alliance avec une famille de Lyon. Voici comment : Louis Jean Sainte-Marie-Perrin, le célèbre architecte en titre de la basilique Notre Dame de Fourvière de Lyon a :
* un fils aîné, Antoine, qui va épouser en 1901 Elisabeth, la fille aînée de René Bazin et,
* une fille cadette, Reine, qui épouse à son tour, cinq ans plus tard, Paul Claudel.
Ces liens familiaux et chaleureux vont se renforcer, au fil des années, autour des questions littéraires, j’y reviendrai.

Pourtant, bien des circonstances auraient pu séparer les deux auteurs :
– leur vie professionnelle d’abord : Bazin, juriste, universitaire et journaliste en Anjou, Claudel, diplomate parcourant le monde, entre le Brésil, le Japon, les Etats-Unis et les capitales d’Europe,
– les milieux familiaux auraient pu aussi éloigner les deux personnalités : Bazin provient d’une famille de la bourgeoisie catholique de l’ouest ; Claudel appartient au monde de la fonction publique et à un milieu, à l’époque, plutôt indifférent sur le plan religieux, avant  sa conversion.
– enfin, les deux tempéraments sont très différents également. Bazin, le professeur de droit, est un homme réservé, mesuré et conciliant. Le second est un génie de l’écriture, imaginatif, passionné et volontiers polémiste.

Dans de telles conditions, comment avoir un regard convergent sur ces deux grands écrivains ? Et surtout, pourquoi et comment ces 2 hommes sont-ils des écrivains pour notre temps ? Pour répondre, il faut les relire, dans le contexte historique et culturel de leur temps :
– cadre historique : période qui s’étend de ce qu’on a appelé « la Belle époque » à celle du front populaire des années 30, en passant par l’affaire Dreyfus,
– contexte culturel et littéraire qui va de Zola à Rimbaud, en passant par Péguy et Bernanos.
Autrement dit, nous allons revisiter une période mouvementée de notre histoire récente, marquée par de vifs affrontements politiques et religieux.

Sans déflorer le cœur du sujet, on peut simplement retenir que ce sont :
– deux écrivains, deux artistes de grand talent,
– des hommes qui ont vécu intensément l’actualité de leur temps,
– qui ont admiré, tous les deux, le parcours et le message de Charles de Foucauld
– et surtout deux personnalités, animées de la même foi au Christ vivant.

Nos deux aïeux se rejoignent profondément dans leur même recherche inlassable, parfois même tourmentée, de spiritualité.

I – 1ère Partie : présentation des 2 auteurs

-Paul Claudel

Poète et diplomate, Paul Claudel fut à la fois un enraciné et un voyageur.
Il s’agit d’un caractère paradoxal que cette forte personnalité. Jeune ‘anarchiste’, il deviendra un diplomate exilé en terre étrangère, tiraillé par les bouleversements de sa foi naissante puis un patriarche octogénaire et un académicien catholique.
Claudel, l’anarchiste qui se cherche pour se construire, réagira en homme libre aux diverses influences de son temps:
En effet, lors de sa formation, il s’est révolté violemment contre l’influence du matérialisme ambiant, « congestionné et étouffant », sans autre issue que le progrès scientifique tel que le lui prêchait Renan. Il réagira également face à l’ampleur de la vague déferlante de tristesse, de scepticisme désabusé et de mélancolie du 19ième finissant tel que le peignait Baudelaire, un de ses poètes préférés. Paul Claudel écrira que :
« Toute ma vie j’ai essayé de vivre en avant et de me dégager de cette mélancolie, de ce regret des choses passées en arrière qui ne mène à rien si ce n’est qu’à affaiblir le caractère et l’imagination ». [Mémoires Improvisés, page 110]

La découverte de Rimbaud à travers la lecture des ‘Illuminations’ puis quelques mois après d’ ‘Une saison en Enfer’ fut pour lui un évènement capital, comme « une fissure dans son bagne matérialiste ». [Ma Conversion page 1009  O.P.  Contacts et Circonstances]
Les ‘Illuminations’ ont « réveillé en lui et révélé le surnaturel qui est l’accompagnement continuel du naturel. »
Sa conversion lors du Noël 1886 à Notre Dame de Paris fut l’évènement fondateur entre tous mais il mettra du temps à s’engager, car marqué d’un signe de solitude et de séparation vis-à-vis de sa famille et de ses compagnons d’études.

Paul Claudel ne néglige pas pour autant sa formation, sa carrière et son œuvre débutante.
« Je pensais devoir sacrifier l’art à la religion…Je fus sauvé quand je compris que l’art et la religion ne doivent pas être en nous, posés en antagonistes. » [Lettre à A. Gide, 1905]
Féru des traditions de sa famille, de son milieu et de son époque il s’en émancipera progressivement.

– 10 dates repères pour mieux connaître l’écrivain :

1868 : C’est la naissance de Paul à Villeneuve sur Fère en Tardenois dans l’Aisne, fils d’un receveur de l’enregistrement et neveu du curé du village qui le baptisa.
1886 : Claudel découvre Rimbaud et écrit ses premiers vers, puis le 25 décembre se convertit à Notre Dame de Paris alors qu’il avait cessé toutes pratiques religieuses depuis sa première communion. Il écrit sa première pièce de théâtre l’Endormie. Quelques années plus tard il composera Tête d’Or, La Ville et la Jeune Fille Violaine.
1893 : Il commence sa carrière à New York puis à Boston après avoir été reçu 1er au concours des Affaires étrangères, affecté à la sous-direction des Affaires Commerciales. Il écrit alors L’Echange.
En 1900, à 32 ans, se croyant appelé par la vocation monastique, il se rend chez les Bénédictins de Ligugé. Après son refus, il part pour la chine en bateau sur lequel il rencontre Rose Vetch, mariée avec quatre enfants. Il vivra dès lors une passion amoureuse. Le manuscrit de Partage de midi en témoignera.
15 ans plus tard, Paul Claudel retrouvera Rose Vetch ainsi que sa fille qui n’a su que bien plus tard qu’il était son père. Par la suite, il les aidera et même les protègera.
En 1906, par l’intermédiaire de la fille de René Bazin, Elisabeth mariée à Antoine Sainte Marie Perrin, il fait la connaissance de la fille d’un des architectes de la Basilique de Fourvière, Reine Sainte-Marie-Perrin, qui lui donnera par la suite cinq enfants. Il se marièrent à Lyon le 15 mars. Trois jours après, il part avec sa femme pour la Chine en tant que consul. Il tient son Journal commencé quelques temps auparavant et le poursuivra jusqu’à la fin de sa vie.
En 1911, un séjour à Hostel (Ain), dans la propriété de son beau-père, inspire à Claudel le décor et certains thèmes de la Cantate à trois voix. Il s’installe ensuite à Francfort comme consul général et s’attelle aux œuvres bibliques qui seront réunies après sa mort sous le titre ‘Le Poëte et la Bible’.
1917 : Il part pour le Brésil en tant qu’ambassadeur de France et choisit Darius Milhaud comme secrétaire. Poète, il écrit La Messe là-bas.
1921 : Claudel est nommé ambassadeur de France à Tokyo et pendant son séjour de six ans au Japon il poursuit l’écriture du Soulier de satin. Il vit et décrit le tremblement de terre de 1923 qui fit 140 000 victimes.
1927 : A l’âge de 60 ans, Paul Claudel quitte le Japon pour les Etats-Unis et acquiert le château de Brangues en Isère (situé sur les bords du Rhône non loin de la propriété de ses beaux parents, Hostel) où il compose le Livre de Christophe Colomb. Il y prendra sa retraite en 1935.
En 1940 : Il publie une nouvelle version de l’acte IV de L’Annonce faite à Marie, drame écrit dès 1912, séjourne à Vézelay auprès de Romain Rolland puis décide d’aller à Alger pour continuer la guerre et s’y rendre utile. Ses services seront refusés. Il se fixera à Brangues et à Paris où il décèdera  en 1955.

– Paul Claudel « intime »  dans son cadre familial, quelques ancêtres parents et amis

« Il faudrait vous dépeindre la famille Claudel, qui était une famille très particulière et très renfermée, vivant beaucoup sur elle-même et d’une espèce d’orgueil farouche et hargneux. Nous étions un petit clan qui nous trouvions immensément supérieur à tout le reste. Et nous nous disputions énormément…Ma sœur Camille aussi. Enfin c’était probablement le vent de Villeneuve qui continuait ses ravages»
[cf. Mémoires Improvisés, page 18, recueillis par Jean Amrouche]
Jeune, Paul Claudel, avoue qu’il tient de son père une certaine « indisposition insociable et féroce ».
Paul Claudel a vécu son enfance dans un petit village situé dans l’Aisne, à Villeneuve sur Fère près de Château Thierry et de la Ferté Millon où, en compagnie de sa sœur aînée, Camille, il  partait souvent pour de longues promenades: « Il y avait aussi les explorations personnelles que je dirigeais du côté de l’horizon, car Villeneuve, bâti sur un espèce de promontoire, jouit de quatre horizons…» [Mon Pays]

On se méprend parfois sur le compte de Paul Claudel :
L’éminent personnage public, sur le tard auréolé de prestige était également un homme capable de dialogue fraternel avec les petits et avec les souffrants telle Françoise de Marcilly, clouée au lit par la maladie.
Il se faisait un devoir de répondre à ses innombrables correspondants en mal de conseils, de réconforts et de prières et entretenait d’abondantes correspondances amicales, pleines d’affections et de confidences. Pour n’en citer que quelques unes :
sa belle soeur Elisabeth Sainte-Marie Perrin, née Bazin, plus jeune que lui d’une dizaine d’années mais aussi avec :
Jacques Rivière de 1907 à 1914, pendant 27 ans avec André Gide, de 1899 à 1926,
34 ans avec Suarès,
Francis Jammes, Gabriel Frizeau, Darius Milhaud, Romain Rolland,
pendant 36 ans, de 1908 à 1944 avec Louis Massignon,
pendant 43 ans avec Gaston Gallimard de 1911 à 1954,
la Princesse Bibesco, Jacques Madaule,
Correspondance avec les Ecclésiastiques qui ont été récemment publiées et annotées par Dominique Millet Gérard.
Tout en poursuivant ses écrits diplomatiques, il enverra aussi de l’autre bout du monde de nombreuses lettres à ses enfants et petits enfants.

Trop d’aventures tragiques l’ont touché profondément et intimement et l’ont obligé à se protéger pour s’occuper de sa famille et poursuivre son œuvre littéraire et dramatique.
Très jeune, il dut faire face à la mort, en assistant à l’agonie de son grand père.
Plus tard il connut l’exemple de la fin dramatique de Rimbaud qui arrêta d’écrire et partit à l’aventure.
Mais c’est surtout la douleur de ne pas être capable de sauver sa propre sœur aînée, Camille,  qui avait mis fin à son œuvre d’artiste géniale en refusant définitivement de sculpter et en commençant à tout détruire qui fut sa plus grande souffrance.
L’exemple de ces deux génies qui ont vu leurs ailes se briser l’ont meurtri et bouleversé et il s’en est voulu de n’avoir pas pu arracher Camille à son cruel destin. Tout au long de sa vie de diplomate et de dramaturge, il s’est senti lié au drame de sa sœur Camille et l’on peut lire dans son journal ses remords de ne l’avoir pas suffisamment entourée et visitée au cours de son isolement, lorsque lui-même âgé, il prit sa retraite en France. [cf. Journal page……..]

– Paul Claudel l’Académicien :

P. Claudel a été élu le 4 avril 1946 au fauteuil de Louis Gillet et il sera reçu le 13 mars 1947 sous la Coupole par François Mauriac qui occupait alors le fauteuil de René Bazin.
Cette élection ne se fit pas sans plusieurs tentatives et rebondissements préalables en raison des adversaires ‘politiques’ et littéraires qui dénonçaient soit sa carrière de diplomate arrivé, soit son lyrisme et son souffle visionnaire, soit son catholicisme ‘dogmatique’. Cf. L’affaire Claudel, Gilles Cornec page :]
Charles Maurras et l’Action Française surtout mais aussi André Breton et les surréalistes et même son ancien grand ami André Gide, éditeur enthousiaste de ses œuvres, lui assureront une réputation sur la base de caricature et de clichés qui perdurent encore.
Dès 1921, sa belle sœur Elisabeth Sainte Marie Perrin à moins que cela ne soit René Bazin lui-même le poussent à se porter candidat. Il néglige alors ce gracieux conseil.
Il laisse s’écouler une dizaine d’année avant de s’y intéresser mais un refus lui sera infligé en 1935 par la Compagnie du Quai Conti de façon plus spectaculaire et publique, les oppositions étant très fortes.
François Mauriac lui en donnera la raison principale : « C’est cette jalousie, cette rancœur chez des êtres qui savent que vous les méprisez». En effet, Maurras écrira dans L’Action française : « Cette élection est la défaite à la fois de Claudel, du Nonce et du Romantisme… » Claudel s’opposera frontalement à Maurras.
Pour les uns Claudel écrit dans une langue étrangère pour les autres son esprit même n’est pas français. Léon Daudet le traitera même de ‘maquereau bénit’. Cependant en observateur réaliste, il voit les bons cotés de sa défaite et remercie Hoppenot, Mauriac, Duhamel et Giraudoux qui l’ont soutenu. Il aura cette réflexion en côtoyant ses petits enfants : « …J’aime la jeunesse et ces bons rires d’enfants ; ça vaut mieux que les sinistres vieillards de l’Académie Française ». [G. Antoine p. ]

Cependant, en mars 1946, à 78ans, il répond à la lettre de Henry Bordeaux lui annonçant le désir de l’Académie Française de le compter parmi ses membres : «…Je serai très fier et heureux de faire partie du Corps illustre qui depuis trois siècles est chargé de représenter les lettres françaises » [Journal, page ].
Le fauteuil de Louis Gillet qu’on lui propose est aussi celui de Racine. Il est élu le 4 avril à l’Académie par 24 voix sur 25 votants et un bulletin blanc. Maurras qui l’avait dénoncé deux fois à la Gestapo meurt en 1952 et Claudel restera le seul assistant à ne pas se lever pendant l’hommage rendu par Jules Romain.

–   Le Diplomate et l’Homme de désir:

Tel son personnage du livre de Christophe Colomb il déclare « Mon désir est d’être le rassembleur de la terre de Dieu ! ] [Le Livre de Christophe Colomb] En poste au Brésil depuis 1917, sans sa famille restée en France pendant la première guerre, « l’exil seul lui enseigne la patrie » : [L’exilé, Offertoire in La messe là-bas] :
« Une fois de plus l’exil, l’âme toute seule une fois de plus qui remonte à son château et le premier rayon du soleil sur la corne du Corcovado !
Tant de pays derrière mois commencés sans que jamais aucune demeure s’y achève ! »[La messe là-bas, Introït]

Sa carrière de diplomate a duré 46 ans et presque autant ses postes à l’étranger : Il a passé 13 ans en Chine, 6 ans au Japon et en Amérique du Nord et du Sud et plusieurs années en Europe.
Pour récapituler ses aventures et préparer son face à face avec son créateur [G. A. p.348], Paul Claudel écrira :
«  J’ai passé quarante-cinq ans de ma vie à faire voisiner tous les horizons de la planète et tous les versants de la sensibilité. Un moment devait arriver où il ne resterait plus à exploiter qu’une direction, la direction verticale. »

– René Bazin

Bazin est un universitaire et professeur, devenu écrivain, qui a partagé sa vie entre Paris et l’Anjou. Quel a été son parcours et comment a évolué la notoriété de son œuvre ?

Nommé très jeune, à 25 ans, professeur de droit à l’université d’Angers, Bazin y enseignera toute sa vie active. Il savait aussi porter la casquette du journaliste spécialisé dans les reportages de voyages et les biographies. C’était surtout un romancier, animé d’un réalisme serein ; auteur célèbre de plus de 60 ouvrages, qui s’est beaucoup investi à l’Académie Française, pendant les 30 dernières années de sa vie.

Dès 1930, l’ambassadeur de France à Washington, Paul Claudel écrivait : « Un jour ou l’autre, on dira que René Bazin a été l’un des plus grands artistes de la prose française ». Pourtant, sa notoriété d’antan s’est singulièrement estompée, notamment, après 1945. Ils ont été nombreux, alors, à dire qu’il était écarté, occulté même, du fait de son attachement à une Eglise, soi-disant rétrograde et dépassée… En effet, au cours des 30 glorieuses, et pour les générations de mai 68, le mythe du progrès matériel était roi. Mais aujourd’hui, le public prend ses distances avec l’âge des lumières et le nihilisme de Sartre qui a suivi. Les nouvelles générations recherchent un retour au réel et à la nature. Redécouvrons donc René Bazin, 80 ans après l’appréciation positive de Claudel à son égard. Et pour ce faire, il vous est proposé de suivre le même parcours que pour Claudel :
1 –  10 dates repères pour mieux connaître l’écrivain,
2 – Bazin « intime » dans son cadre familial, quelques ancêtres, parents et descendants,
3 – Bazin académicien.
4 – Et enfin, les relations Bazin / Claudel.

1 – 10 dates repères pour mieux connaître l’écrivain

– 1853 Naissance à  Angers. René Bazin est né à Angers le 26 décembre 1853 dans une famille de juriste et de chef d’entreprise. Famille heureuse de 4 enfants, études à Angers, puis à Montgazon, près de Segré et près de la maison de campagne familiale pour des raisons de santé… « J’apprenais, écrit plus tard le romancier devenu célèbre, ce qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l’écouter vivre ».
– 1872  Bachelier, il est déjà passionné par la littérature et la poésie. Mais, c’est aussi l’année de la mort précoce de son père, épreuve qui va certainement le marquer douloureusement. Il passe alors plusieurs années à Paris, comme étudiant en droit, puis va terminer son cursus universitaire à Angers.
– 1876 Mariage avec Aline Bricard, qu’il connaissait depuis longtemps, il fonde avec elle un nouveau foyer. Docteur en droit, l’année suivante, c’est au même moment qu’il commence sa carrière de professeur à la nouvelle université catholique d’Angers ; université fondée par Mgr Freppel. Il s’investit alors dans les mouvements d’action catholique de l’époque.
– 1880 Professeur d’université. Cette responsabilité de professeur lui fait rencontrer beaucoup de gens et elle va le marquer profondément, puisqu’il y enseignera, comme professeur des universités jusqu’en 1919, soit pendant 43 ans !
– 1888 Journaliste. Il entre, en parallèle, dans une carrière journalistique, en rédigeant chroniques et reportages. C’est grâce à Ludovic Halévy, de l’Académie française, que Bazin fréquente le milieu littéraire parisien et national ; vite orienté vers l’éditeur Calmann-Lévy, et Le Journal des débats. Bazin écrira dans de multiples journaux et revues, « l’Illustration, le Figaro, la croix ;  La revue des deux mondes » ; quarante-deux ans d’affilée dans cette dernière.
– 1895 Ses premiers romans. Bazin reçoit un Prix de l’Académie Française, avec la parution de « Terre d’Espagne », récit de voyages remarqué pour la qualité de ses descriptions. En tous cas, ces ouvrages, documents d’histoire aujourd’hui, recèlent une mine de renseignements qui permettent de mieux comprendre le contexte sociologique des populations de cette époque.

– 1903 Election à l’Académie Française. À partir des années 1900, Bazin partage sa vie entre l’Anjou et Paris…, où il fréquente les milieux littéraires et va exercer des responsabilités à l’Académie. A noter qu’en 1904, il sera élu au Conseil municipal de sa commune, près d’Angers, où il entretiendra avec ses pairs des relations conviviales et toute simples.
– 1916 Correspondant des récits de guerre. Partageant profondément les épreuves de la 1ère guerre mondiale, du fait même bien sûr, de l’engagement au front de ses 2 fils et 3 gendres bien sûr ; mais tout autant du fait de sa forte implication dans les reportages et récits de guerre, les articles de presse et même plusieurs ouvrages, dans lesquels il témoigne de son patriotisme le plus élevé, rejoignant ainsi Barrès et Péguy.
– 1923 Corporation professionnelle des Intellectuels catholiques. Toujours actif jusqu’aux dernières années de sa vie, il exerce alors des responsabilités, au sein de la Corporation des publicistes chrétiens, structure qui préfigure l’association des écrivains catholiques d’aujourd’hui, il en est élu le président en 1921, et entretiendra, à ce moment-là, des relations étroites avec Rome et le Vatican. Soulignons dès maintenant que, comme Claudel, il n’y aura jamais chez lui de dérapage vers le gallicanisme…
– 1932 Rappel à Dieu. Dans son appartement familial du 6 rue Saint-Philippe du Roule, à Paris, au cœur du huitième arrondissement, René Bazin meurt, le 20 juillet 1932, dans une grande sérénité…

2 – Bazin « intime » dans son cadre familial, quelques ancêtres, parents et descendants

Entrons maintenant un peu plus dans l’intimité familiale, en commençant par les ancêtres. Bazin est issu d’une famille de notables de l’ouest, du milieu des fermiers généraux de l’Ancien régime, des greffiers et des hommes d’affaires de l’époque. Il est aussi marqué par des aïeux aux personnalités originales. Pour n’en citer que deux, au même prénom de Nicolas : le régisseur de Stofflet engagé dans la résistance vendéenne et son  grand père, peintre de grand talent.

Examinons aussi le cadre de vie du jeune René Bazin. La maison familiale, au 29 quai de Ligny (devenu aujourd’hui quai René Bazin), près du château dans le quartier de la cathédrale. Mais aussi la maison de campagne acquise par son père, à laquelle il sera très attaché, le Patys, près de Segré ; propriété, devenue, plus tard, la maison de famille de sa sœur aînée Marie, épouse de Ferdinand Jacques Hervé, lui aussi professeur de droit. Ce beau frère, Ferdinand-Jacques, dont la famille adoptera le nom d’Hervé-Bazin va exercer une forte influence sur le futur académicien, de 6 ans son aîné, jusqu’à sa mort en 1889. Peu après d’ailleurs, Bazin publiera sa biographie, « Un homme d’œuvres, F. J. Hervé-Bazin ». Evoquons, au passage et brièvement, le cas du petit-fils de Ferdinand-Jacques, Jean Hervé-Bazin, l’autre écrivain de l’académie Goncourt qui a publié, 2 générations plus tard, « Vipère au poing ». C’est assurément un vrai talent littéraire, mais dont l’inspiration est blessée et souffrante sur les thèmes familiaux et spirituels. C’est un autre sujet, qui nous éloignerait trop des relations Bazin/Claudel.

Pour clore ce survol sur Bazin intime, voici quelques mots sur son propre foyer familial. Dès 1876, jeune, à 23 ans, il fonde une famille avec Aline Bricard, d’une famille mi-parisienne, mi-angevine, famille où il y a aussi plusieurs artistes. Il connaissait Aline depuis longtemps déjà, et aura avec elle huit enfants, entre 1877 et 1896 : 2 fils et 6 filles dont 3 seront religieuses, l’une chanoinesse de St Augustin – les Oiseaux -, la seconde chez les Réparatrices et la 3ème sera Fille du Cœur de Marie.

3 – Bazin l’Académicien

Ce 3ème tableau est rédigé à partir de deux études détaillées d’Henri Viot et d’Elisabeth Masson, deux descendants de R. Bazin et membres de l’association des Amis de R. Bazin. Dans l’une des nombreuses biographies, publiées sur Bazin, on peut y lire : « L’Académie française et la littérature était pour lui une sorte de fonction sociale… ». Comme pour beaucoup d’autres, il ne sera élu qu’à sa 3ème candidature, dans le contexte politique et religieux délicat qui a précédé la loi de 1905, la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

René Bazin est donc élu le 18 juin 1903 et est reçu officiellement le 28 avril 1904 au fauteuil n° xxx. La séance du 28 avril 1904, son entrée officielle, fut un succès. Voici ce qu’en a rapporté la presse : « Jamais la gravité de la coupole de l’Institut de France n’avait été plus égayée par les élégantes mondaines… Echos de la presse : Gil Blas, 29 avril 1904 : Il faut rendre à M. Bazin cette justice ; il a eu une réception très brillante, et je conviens que l’éclat des discours de M. Ferdinand Brunetière n’aura pas été sans retrouver la naturelle « distinction » du récipiendaire….

Il considérera comme un devoir d’assister aux séances de l’Académie et de prendre une part effective à ses travaux. Les séances de la Commission du Dictionnaire n’auront guère de membre plus assidu. Il n’avait ni l’engouement, ni le rejet de principe de ce qui est nouveau, du néologisme… « Je ne vais par inclination à ce qui est ancien. Quand le présent est beau, en art par exemple, je le préfère  à un ancien quelconque… ». Nous terminons ce portrait de René Bazin académicien, par un court extrait de l’allocution,  prononcée en 1913 lors de la remise des prix de vertus. Il va alors provoquer des applaudissements très spontanés en pleine Académie, en évoquant de façon imagée, la force, la puissance et la source d’énergie invisible de la foi. Il décrit peu à peu une image, source de lumière et de souffle qui transparait chez les simples et les amis des pauvres… ; et il achève ainsi : «Avec des millions de vivants et des milliards de morts, j’ai la joie de nommer : Notre Seigneur Jésus Christ ! ».

4 – Les relations Bazin / Claudel

Nous les avons déjà évoquées, en introduction et je ne reviens pas sur les liens de parenté communs, avec la famille de Louis Sainte-Marie-Perrin (1835-1917), l’architecte de la Basilique de Fourvière à Lyon, diplômé de l’école des Beaux-arts de Paris. Pour aborder ce point, j’ai fait appel à deux références bibliographiques très complètes :
– « Cahiers Paul Claudel n°13, Gallimard 1990 », consacré pour moitié, à la correspondances entre Elisabeth Bazin (1879-1926) et Paul Claudel,
– « Portrait inattendu de Claudel », par Monique de Saint-Exupéry-Catta, de l’Académie des lettres d’Angers en 2010, épouse d’un petit-fils de R. Bazin.

Pour être plus précis, le titre de ce chapitre devrait être « Les relations Elisabeth Bazin / Paul Claudel », car R. Bazin, du fait du relatif décalage de génération, n’intervient en fait qu’en 2ème plan. Et, je me limite à quelques considérations non exhaustives.

Tout d’abord, ces relations s’inscrivent dans un cadre « temps » bien délimité, de 1901 à 1926 : 1901, date du mariage d’Elisabeth Bazin avec le jeune architecte Antoine Sainte Marie Perrin ; 1926, date du décès brutal de la même Elisabeth, suite à une intervention chirurgicale, à 47 ans. Pendant ces 20 années, Elisabeth sera le lien, particulièrement actif, affectueux, et influent même, entre Claudel et Bazin.

C’est pour Claudel, une jeune belle-sœur, cultivée, passionnée de littérature outre-Manche, et écrivain elle-même, parfaitement bilingue. C’est elle qui met en relation le jeune diplomate Paul Claudel, de 11 années son aîné, avec la famille Sainte-Marie-Perrin d’abord, mais aussi avec les milieux littéraires de l’époque : la respectable Revue des deux mondes, puis la toute jeune nouvelle Revue française (NRF). Suite à toutes ses initiatives, il en résulte une vraie admiration de René Bazin, pour ce jeune talent prometteur qu’est Claudel. Il sera question de candidature à l’Académie bien sûr, mais aussi de littérature tout simplement.

Dans les cahiers Paul Claudel n°13, nous trouvons 50 lettres de Paul à sa jeune belle sœur, et seulement 5 d’Elisabeth à Paul ; ces dernières étant complétées par les archives privées et inédites d’Elisabeth. Monique Catta écrit : « Cette correspondance se caractérise par une grande franchise et une grande simplicité. Ils échangent des nouvelles de leur famille respective, Claudel faisant la découverte – révélation touchante -, d’une paternité joyeuse, au fur et à mesure des naissances, lui qui avait connu une enfance si triste ! … Il n’hésite pas à se confier à Elisabeth, qui est vraiment une sœur pour lui, une amie, avant de devenir peu à peu une confidente. »

Pourtant, il convient de souligner l’étrange paradoxe et décalage qui persiste entre les familles de ces deux écrivains. Elisabeth est une femme décidée et stable, du fait de la solide éducation reçue, elle ne transige pas, ne mâche pas ses mots et fait preuve de jugements sûrs mais fermes. Claudel, au contraire, est un converti, un enthousiaste certes, mais il aura conservé des relations, finalement un peu ambiguës, avec d’anciens amis. Ces quelques amis sont indifférents au message chrétien, sans pour autant manquer de bienveillance : je cite par exemple Gide, Berthelot, Masson et surtout Rimbaud, sa référence quasi absolue !  Malgré ces différences, surmontées de façon parfois un peu vives, l’amitié profonde et indéfectible triomphe, en définitive ; et l’intérêt commun pour les questions littéraires reprend le dessus. Il y a là une complicité qui réunit ces deux tempéraments tourmentés.

Pour approfondir cet aperçu des relations Bazin / Claudel, il faudrait relire l’étude d’Elisabeth : « Introduction à l’œuvre de Paul Claudel », préparée dès 1912, avec la revue des mondes, et finalisée en 1925 par sa diffusion dans la NRF. Je me limite à cet échange fraternel, après sa publication :
– Elisabeth écrit : « J’ai mis à écrire sur vous près d’une année…étude fructueuse…très vif et durable plaisir. Vous m’avez été d’une belle compagnie »,
– réponse de Paul : « j’ai lu avec émotion ces pages si belles, si intelligentes et si claires, après lesquelles la légende de l’obscurité claudélienne aura bien du mal à se maintenir… ».

Pendant toutes ces années, René Bazin voit, avec satisfaction, que la grande voix de Claudel réussit enfin à se faire entendre. Dès 1912, lors de la sortie de « L’Annonce faite à Marie », Bazin écrivait dans le Temps : « Il y a là une puissance, une nouveauté et une noblesse qui ont ému les auditeurs »

Pour clore cette première partie, consacrée à la présentation des deux écrivains, et précisément celle de mon aïeul, je reprends l’essentiel de ce témoignage : Bazin est un grand romancier qui nous laissé 60 livres, d’une grande variété. Peintre de la nature et des hommes, c’est aussi un historien et un poète de l’enracinement. Fidèle aux traditions reçues, il n’a pas cessé de promouvoir la dignité de la personne, en particulier, dans ses dimensions relationnelle, familiale et spirituelle. Pour toutes ces raisons, son message reste tout à fait actuel.

II – 2ème Partie :   Convergence et actualité des deux Académiciens

Nous abordons maintenant la partie à deux voix : quels témoignages communs des deux académiciens pour notre temps ? Nous en avons relevé quatre, sur lesquels nous allons nous exprimer en alternance :
– vision d’artiste commune sur les beautés de la création,
– passion partagée pour les questions politiques et sociales de leur temps,
– intérêt commun et soutien au message de Charles de Foucauld,
– appartenance à une même Foi, celle du Christ vivant.

– Une vision d’artiste commune sur la beauté de la création et des êtres

On a dit de lui qu’il avait des qualités de peintre : la finesse des paysages et des âmes lui a valu cette magnifique comparaison de François Mauriac : « René Bazin est le Fra Angelico des lettres » ; Mauriac qui occupera le même XXXème fauteuil de l’Académie, dès 1933.

Il rédigea la plupart de ses livres dans sa propriété des Rangeardières, près d’Angers, sur la commune de Saint-Barthélemy-d’Anjou. En pleine campagne à l’époque, et dans le calme de la nature, il rédigeait avec soin les descriptions de la vie locale : le monde rural et ouvrier, avec la proximité de l’entreprise d’ardoises de Trélazé.

Nous empruntons à l’une des adhérentes des Amis de R. Bazin, Nicole Lebel, cette récente description du peintre qu’elle vient d’écrire : « Cependant c’est davantage à un peintre que René Bazin fait irrésistiblement penser. Le meilleur de son talent, celui qui survit de toute évidence au passage du temps, est bien là. On a souvent parlé d’aquarelliste à propos de cet écrivain, et certes il en a la luminosité (claire ou sombre) : « C’est enfin la couleur dont je rêvais » ; « Ce tableau m’avait pris les yeux ». Cette passion pour la peinture, (qu’il tient sans doute de son aïeul déjà cité) le fera souvent fréquenter les musées au cours de ses voyages…Cf son livre, Notes d’un amateur de couleurs. »

C’est un passionné d’écriture

Bazin le reconnaît lui-même très tôt : « Si loin que je remonte dans mes souvenirs, je me trouve écrivant des vers, soit au collège, soit, plus tard, entre deux cours de droit… ». On y retrouve le journaliste, à visée sociologique, spirituelle et politique, touristique et culturelle… Des voyages de délégations officielles lui ont permis de visiter et décrire divers pays. D’abord Italie, Espagne, Portugal, Sicile ; puis le Moyen-Orient, dans Les croquis de France et d’Orient, (1899), en suivant un voyage de Guillaume II.

Pour terminer cet inventaire de sa passion pour l’écriture et de son talent d’artiste, il convient d’évoquer ici les contes et récits, destinés plutôt à la jeunesse, pour la sensibiliser à la beauté de la création, et contribuer, ainsi efficacement, à son éducation

Qualité du style et plaisir du texte

Le talent du romancier se mesure aussi à la qualité du style. Intensément descriptif, parfois lyrique, il est toujours d’une correction absolue. En 2009, préfaçant la réédition du livre « Les Noëllet », réalisée par l’éditeur Siloë, le cardinal Paul Poupard, préfet émérite du Conseil pontifical pour la culture, parlait ainsi de Bazin : « Reste le talent du romancier – il est immense ! ».

Un romancier, ni naturaliste, ni idéaliste, ….mais réaliste tout simplement, (il a bien assimilé Aristote et St Thomas d’Aquin).

Comment situer Bazin au milieu des courants littéraires naturalistes, idéalistes, ou parmi les poètes surréalistes ? Comment réfutait-il les théories philosophiques positivistes ou marxistes ….Bazin est un romancier réaliste, paisible et loyal. Il est observateur minutieux des paysages et des hommes. Il s’engage, sereinement mais résolument, et s’active à promouvoir les enseignements de l’Église, avec sa foi vivante et sa filiation sans complexe.

Pour terminer cette analyse, soulignons seulement que les drames humains décrits dans les romans de Bazin, sont exprimés dans un style réaliste et fort. Mais il avait aussi, et peut-être par-dessus tout, du cœur. Bazin n’ignorait pas que l’homme a ses faiblesses, ses tourments, ses hontes. Il savait que la vie n’est pas toujours belle. À l’exemple de ses héros de romans, il n’avait pas peur de parler du mal et il ne l’a pas ignoré. Mais, à la différence des naturalistes de l’époque, il ne se complait pas dans une description appuyée des vices de notre nature.

« La Passion de l’Univers » « Le bonheur d’être ici »

Paul Claudel précisera « sa passion de l’univers » ainsi [en écrivant à Jacques Madaule] :
« L’idée générale de ma vie et de ma vocation…un grand désir et un grand mouvement vers la joie divine et la tentative d’y rattacher le monde entier, celui des sentiments, celui des idées, celui des peuples, celui des paysages ; de rappeler l’univers à son rôle ancien de paradis.»

Paul Claudel était sensible à la musique, rappelons que sa devise était « non impedias musicam » et son œil de poète admirait les paysages et la peinture.
A la fin de sa carrière, depuis Bruxelles il s’échappera à plusieurs reprises en Hollande pour voir les Musées et la nature : « N’était-il pas temps …que je descendisse enfin jusqu’au niveau de la mer et m’associasse aux derniers soupirs d’une réalité en train de disparaître et partout déjà en mal de sa propre image, préparée par l’aplanissement à l’effacement de tout contour. D’un bout à l’autre de l’horizon il respire une prairie unanime et le règne minéral, sans une protestation, a cédé toute la place au végétal. L’eau se mêle à l’herbe, l’élément fait accueil à l’élément, et à la couleur pure le silence de toute matière. » [Intro. L’œil écoute, page 55]

Dans ‘L’œil écoute’, Paul Claudel mettra en exergue Rembrandt :
« L’artiste hollandais…C’est un œil qui choisit et qui saisit, c’est un miroir qui peint, tout ce qu’il fait est le résultat d’une réflexion…Cette gradation des ombres, cette dilution ou cette précision du détail, …, cette importance donnée au vide et à l’espace pur, tout ce silence que dégage un objet en accaparant le regard, tout cela ce n’est pas Rembrandt qui l’a inventé ou pratiqué seul. Il n’est pas le premier ni le seul qui ait su donner une âme à la toile en l’éclairant, si je peux dire, par l’arrière et qui ait su répondre au rayon par le regard, un regard qui crée le visage en l’illuminant. Mais là où les autres timidement essayaient un procédé, lui l’applique avec la plénitude et l’autorité d’un maître ». [page 40, L’œil écoute, Introduction]

Tout est résonance chez Claudel et pour l’artiste. Sa conception est la suivante : « Le monde est une immense matière qui attend le poète…pour en dégager le sens et pour le transformer en action de grâce. »[p. 224 M.I.]

Toute sa vie Paul Claudel en quête de sens essayera de conserver le contact avec le réel. Il se promenait quotidiennement par monts et par vaux au point de proclamer dès juin 1898 dans le Promeneur de Connaissance de l’Est :
« Je suis l’Inspecteur de la Création, le Vérificateur de la chose présente ; la solidité de ce monde est la matière de ma béatitude….Je comprends l’harmonie du monde ; quand en surprendrai-je la mélodie ? ». [page 85, Œuvre poétique.]

Pour lui « Le poète, l’artiste est l’homme dont le métier est de passer des choses visibles aux invisibles – et réciproquement »
Cependant, toujours paradoxal, dans une lettre à Jean-Louis Barrault il note à propos du personnage de l’homme d’affaire Thomas Pollock,  dans sa pièce de théâtre ‘L’Echange’ : « L’artiste n’a qu’un contact superficiel, épidermique, avec la réalité…Chez l’homme vrai, c’est tout l’être, cervelle, muscles, estomac, entrailles qui entre en jeu.  C’est bon d’être un homme, un homme d’affaires ».

Pour mieux illustrer son pragmatisme, le directeur des Nouvelles littéraires de Belgique qui suivait l’ambassadeur sur le champ de bataille à Waterloo, à la veille de sa retraite, rapporte cet échange :
« Nous allons attendre la lune.
– La lune, monsieur l’ambassadeur ! Je crois qu’il est un peu tôt.
– J’ai toujours aimé la lune. Je veux voir la lune sur le champ de bataille.
Mais très vite il oublia le ciel. Devant les journalistes belges, venus lui demander ses impressions…il parla des finances du Congo et de son ami, Francqui, animateur de grandes affaires. Ils attendaient le dernier message d’un poète, mais ne parurent point déçus. ». [Biographie G. Antoine p. 275]
– Une passion partagée pour les questions politiques et sociales de leur temps

R. Bazin s’est passionné pour les questions politiques et sociales de son temps. Pour bien le comprendre, et comme toujours, il est essentiel de bien replacer ses écrits, dans le contexte de l’époque ; sinon, on risque fort de se méprendre sur ses idées. Il faut ajouter aussi que Bazin était un écrivain, et non pas un homme politique.

Les convictions monarchistes de son temps

Les idées politiques et sociales de l’académicien se sont forgées par son éducation et ses recherches propres. Ses ascendances familiales « vendéennes » et l’esprit de résistance qui en a résulté, ont tenu chez lui, semble-t-il, une place non négligeable. Il admire cette « terre des géants »…

Royaliste engagé jusqu’à la mort du comte de Chambord en 1883..mais, après cette date, Bazin reste monarchiste de cœur et de tradition, mais jamais polémique, ni utopique, il focalisera alors ses efforts sur un ordre social chrétien, précisément avec Albert de Mun et bien d’autres, s’exprimant  pour une troisième voie réaliste, ni socialiste, ni libérale.

Il a été rattaché parfois abusivement aux «4B», avec Paul Bourget, Henry Bordeaux et Maurice Barrès », représentant les milieux intellectuels, face au radicalisme anticlérical et sectaire de son temps. Il faut en effet nuancer, car Bazin ne s’est jamais rangé dans le camp des nostalgiques et des boulangistes, et encore moins, dans celui des gallicans et des antisémites. Ses idées politiques ont évolué vers un pragmatisme de bon aloi, sans rien renier de sa fidélité à ses convictions. Il a toujours œuvré dans le sens de la cohésion nationale et sociale de notre pays.

-Les trois principaux thèmes de romans

« Il n’y a pas un genre de roman qu’on puisse désigner sous le titre de roman catholique. Il y a des romans écrits par des catholiques et qui se distinguent simplement en ceci : que le bien s’y nomme le bien, et que le mal s’y nomme le mal »..

De tous ses romans paysans, le plus connu est sans doute : « La Terre qui meurt ». Publié en 1899, ce livre évoque le drame d’un domaine agricole, dans le marais vendéen à Sallertaine, ou encore « Les Noëllet », réédité avec succès l’an dernier chez Siloë.

Les romans ouvriers constituent aussi un thème de prédilection pour Bazin : la parution, chez Calmann Lévy, de « Gingolph l’abandonné » en 1914, ou du Roi des archers, après la guerre, qui décrivent les conditions sociales dramatiques d’employés de la marine marchande, ou des tisserands du Nord, en sont, sans doute, quelques exemples.

Les romans patriotiques, enfin, doivent bien se lire dans le contexte prussien, très marqué, de l’époque : en France, la défaite humiliante de 1870, suivie d’un climat de revanche bien explicable. Il publie Les Oberlé (1900) qui va ouvrir à Bazin les portes de l’Académie, et qui a connu un immense succès (tirage à plus de 400 000 exemplaires) : roman de la « patrie blessée … Le musée de Verdun d’aujourd’hui fourmille de ses citations….

-Promotion de ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie

Ce thème d’actualité a été souvent abordé, dans les livres de Bazin, sous l’expression de respect de la nature. Bazin écrit à une époque où on idéalise à l’excès le progrès technique et l’industrialisation naissante, dans lesquels on voit course effrénée vers la richesse, la promesse du bonheur, la satisfaction des ambitions, et le progrès sans fin…

R. Bazin dénonce précisément les écueils de la recherche du confort à tout prix  et les dangers du déracinement, …: thème des générations actuelles qui sont avides de retour à la nature – voyez le succès du chemin de Compostelle – et de vie avec leurs racines réelles. Plus qu’il n’y paraît sans doute, le monde contemporain est en quête de sens, d’harmonie et d’éthique. Certains aspects de l’écologie d’aujourd’hui ne sont pas loin de la vision de Bazin…

En fait, dans ses analyses du monde paysan et de l’urbanisation, Bazin fait œuvre d’historien, de sociologue et même d’économiste.

-La justice sociale

Bazin est un précurseur des « Intellectuels catholiques », dans ses livres traitant des questions sociales… À la place de la vision techniciste et libérale de l’époque, qui exalte la primauté de l’avoir, il met en valeur la primauté de l’être. Il suggère une vision différente de la société. Ce qui saute aux yeux, en lisant ses livres, c’est le souci de promouvoir un ordre social réaliste juste et équilibré, renvoyant, dos à dos, les idéologies collectiviste et libérale.

Premier exemple : rejet du collectivisme, et du syndicalisme agressif et violent. Dans le livre « Le blé qui lève », est décrite la condition ouvrière misérable des personnels, chargés du flottage des bois sur la Seine, à partir du Nivernais, pour le chauffage des appartements parisiens. L’échec du syndicalisme irresponsable, récupéré par les partis politiques, y est patent.

Second exemple :  rejet du libéralisme et du capitalisme à seule visée économique ou matérialiste. … Dans le roman « De toute son âme », on peut voir combien le patron de l’ouvrière modiste, un patron plutôt égoïste et cynique, se trouve fustigé. Il fait dire au fils du patron, l’un des personnages clés de ce livre : « Que de fautes il a fallu, de la part de ceux qui possèdent, pour en arriver là… ».  Ne peut-on pas faire un parallèle avec le comportement de certains grands patrons actuels, aux rémunérations délirantes avec parachutes en or, ou avec l’attitude des golden boys ? À la lutte des classes, il oppose le dialogue social, dans un vrai respect mutuel, basé sur l’amour fraternel…Pour y parvenir, il faudrait appliquer, de mieux en mieux, les analyses de « Caritas in veritate », diffusées en 2009.

Cf. Jacques Julliard : « L’argent, Dieu et le Diable »
Passionné d’économie, il s’est intéressé durant ses différents postes ………….

« Tout ce que je faisais, tout ce que j’étudiais, aussi bien le droit que les finances et les questions commerciales, me semblait plein d’intérêt et de poésie. Depuis j’ai fait toute sorte de métier, j’ai aidé à construire des chemins de fer, j’ai dirigé la municipalité d’une grande ville , j’ai rendu la justice, pendant la guerre j’ai acheté des bateaux, du lard, du café et des haricots, j’ai conclu des arrangements financiers portant sur des millions de francs et j’ai toujours trouvé que la partie vraiment lyrique et exaltante de mon existence était plutôt celle où j’avais à faire avec l’humble, la grande, sévère et imposante réalité que celle où je me trouvais en face d’une feuille de papier blanc… La foi dans les choses invisibles, la vue audacieuse de ce qui doit être, de ce qui ne peut pas ne pas être, la confiance robuste qui est toujours prête à donner raison à l’avenir contre le présent …, ce sont là des qualités aussi nécessaires à l’homme d’affaires qu’à l’homme d’imagination.» ( Contacts et Circonstances, Notes , Pages 1562- 1563 )

Sa conception de l’argent était en contradiction avec la plupart de celle des écrivains catholiques de son temps: Il a réconcilié le Catholique avec le travail et la réussite.
Il aborda ainsi la question sociale :
« Le travail pour justifier son caractère sacré doit être libre et intéressant, et pour être intéressant, il doit être intéressé. J’entends par là toutes les formes d’intérêt, aussi bien l’intérêt pécuniaire que l’intérêt artistique » [1945]

Avec ses amis Frizeau, Jammes et Henrion il avait fondé jadis la « coopérative de prières. » puis, une fois rentré en France, il préconise de créer des « coopératives » d’exploitation industrielle et commerciale :
« Dans sa Politique, Spinoza a observé que les passions humaines demeurent inévitablement les mêmes d’âge en âge, mais que le génie des institutions favorables consiste à savoir concilier l’intérêt général avec les passions égoïstes des hommes. L’idée de coopérative répond à ce postulat paradoxal, en faisant coïncider l’intérêt privé d’un chacun avec l’intérêt de tous. »
Il aura d’autres idées qui pour l’époque lui feront garder ses distances vis-à-vis de la ‘droite’ comme de la ‘gauche’ qui sont qu’aucune position n’est stable ni acquise une fois pour toutes sur le terrain des affaires :
« …Non seulement il n’y a pas contradiction entre la conception bourgeoise et la conception socialiste, mais il y a identité. On envisage toujours une civilisation statique, autarcique de la société. Une situation fermée. A cette conception fixiste ‘demain sera comme aujourd’hui’, vient s’opposer un élément inaccessible : le temps, l’apport régulier des générations nouvelles et secondement des conditions nouvelles….. »
Le principe de vie, ….qui donne figure et animation à tous les rapports entre eux de ces enfants de Dieu que l’on appelle les hommes, c’est la charité. » [Evangile d’Isaïe, G. Antoine p. 294]

– L’intérêt et le soutien au message de C. de Foucauld

Les relations entre Foucauld et Bazin s’échelonnent sur la quinzaine d’années qui précèdent l’assassinat de l’ermite de Tamanrasset. Elles ont pour origine, les échanges de Charles Foucauld avec son directeur spirituel, l’abbé Henri Huvelin, le normalien éminent, titulaire de trois agrégations Philo, grec et lettres, et curé de la paroisse St Augustin, à Paris, dans son quartier.

Dès les années 1905, Foucauld recherchait un auteur célèbre et populaire, pour raconter, écrire et diffuser son expérience exceptionnelle dans les pays musulmans du Maghreb, puis avec les Touaregs de Tamanrasset. Quelques mois avant le drame du 1er décembre 1916, Foucauld adressait une lettre qui circule aujourd’hui largement sur les sites internet, du fait de sa portée prophétique ; en voici un court extrait : « Les missionnaires isolés comme moi sont fort rares. …Il nous faut donner une idée de notre religion par notre bonté et nos vertus,… être en relations affectueuses… c’est notre premier devoir…Il ne s’agit pas de convertir, en un jour ni par force, mais tendrement, discrètement, par persuasion, bon exemple, bonne éducation et instruction…. ».

Ces échanges se concrétiseront, en 1920, quatre ans après la mort de Foucauld, avec l’insistance amicale de l’Abbé Huvelin, du Père Girault, Père Blanc et ami d’enfance, et aussi de Louis Massignon, qui va prolonger l’héritage de Foucauld ; soulignons au passage qu’on a retrouvé plus de 80 lettres de Foucauld à Louis Massignon.

La biographie que Bazin a alors écrite, a pour titre : « Charles de Foucauld, Explorateur du Maroc et ermite au Sahara ». Après de soixante-dix ans, avec des conditions de voyage plus rudes qu’en 2011, Bazin est allé sur place, longuement, en repérage, avant d’écrire son livre.…Cela parution a connu un succès jamais démenti, de 1920 jusqu’à ce jour. En voici la raison : cette biographie, authentique, et jamais idéologique, n’est pas déformée par les récupérations de toutes sortes qui ont encombré et retardé sa canonisation. Bazin a bien expliqué la sainteté de Foucauld :
– avec le patriotisme et le nationalisme de son temps, sans complexe anti-colonialiste,
– avec sa position de frère universel, à « la dernière place », et près Christ,
– avec sa soif d’apostolat par la douceur et par « l’enfouissement », qui ne signifie pas absence d’évangélisation.

Cette biographie de Foucauld, rééditée à 5 reprises depuis 2003 par les  Editions « Nouvelle Cité »,  est aujourd’hui l’un des livres de Bazin, les plus lus et les plus connus. Sa mise en ligne sur internet, le 7 février 2010, a connu un très grand succès : le meilleur ouvrage en ligne du site E-Books, lors de son mois de lancement.

Paul Claudel a connu le Père Charles de Foucauld à travers le témoignage d’un ami commun, Louis Massignon, lui aussi converti.

Le 20 janvier 1910, Claudel écrivait à Massignon : « Pourquoi ne plantez-vous pas là tous vos livres et n’allez-vous pas vous mettre auxpieds du Père de Foucauld, qui, me disiez-vous, vous appelait auprès de lui ? »
Dans son Journal à la date de mai 1917, il note :
« Le Père de Foucauld, assassiné en haine de la foi le 1er décembre 1916 à Tamanrasset. »
Puis, en novembre 1921, il rencontre une carmélite à Hanoï qui lui donne des reliques de la petite mère Thérèse et dans le même paragraphe de son Journal il écrit : « Lu avec admiration et humiliation la vie admirable du Père de Foucauld par René Bazin ». [Journal, T.I p. 530]

Enfin, Le 1er janvier 1926, il rapporte toujours dans son Journal : « La sœur Thérèse de l’Enfant Jésus a eu sa « conversion » définitive le même jour que moi : Noël 1886. »
Coïncidence de la ‘conversion’ de Sainte Thérèse de Lisieux et de celle de Paul Claudel le 25 décembre 1886, et même année que celle de Charles de Foucauld !

En 1950, Claudel écrira une lettre au Pape Pie XII concernant la procédure en vue de la béatification (Charles de Foucauld, nouveaux écrits spirituels, préface, Plon, 1950) :
« Comme lui, je suis un converti. Je sais ce qu’il en coûte d’avoir abandonné les chemins de la Foi et de la Vérité, et au prix de quelles difficultés et de quelles souffrances, il est donné à un petit nombre de privilégiés de les retrouver »
et en 1955 il composera   « le Frère Charles » , trois figures saintes pour le monde actuel.

– L’appartenance à une même Foi au Christ Vivant

Quand nous avons commencé, avec François, la préparation de cette conférence, l’une des premières conclusions à laquelle nous sommes arrivés était celle-ci : nos deux aïeux se rejoignent profondément dans leur même recherche inlassable, parfois même tourmentée, de spiritualité et de surnaturel.

Il serait bien téméraire, imprudent et hasardeux d’écrire ou de parler de leur foi personnelle, comme sur leurs certitudes et leurs doutes. Je me limite seulement ici à en décrire les effets, les manifestations que nous connaissons, dans ses livres.

Bazin connaît le besoin spirituel de l’homme : il décrit bien sa dimension surnaturelle. La société française, telle que Bazin la décrit, souffre d’un manque d’âme… Il écrit dans ses notes : « Aujourd’hui on ne fait plus que le roman des corps ; l’étude des âmes ne s’y compose que d’une vulgaire analyse de sensations enchaînées. Toute la partie haute de nous-mêmes y est laissée de côté, ignorée. »

Les premiers récits et contes de sa jeunesse, comme les livres écrits dans sa maturité, accordent au facteur religieux, la place qui est la sienne. Le titre de son ouvrage « Pages religieuses » (1916) et ses deux derniers ouvrages témoignent bien de la foi qui l’anime :
– le 1er, « le Monastère de St Pierre Fourier » (1930) est consacré à la congrégation dite des Oiseaux (chanoinesse de St Augustin), où il y avait une de ses filles et une de ses petites filles qui vit toujours à 101 ans près de Paris,
– le 2ème, « Magnificat » (1931), décrivant le parcours d’une vocation religieuse dans le milieu rural du Morbihan : vocation heurtée et retardée non seulement par l’amitié avec une voisine attachante, mais aussi par l’engagement sur le front en 1916. Oui, un livre magnifique que nous allons sans doute rééditer prochainement.

Il faudrait aussi vous parler de la biographie du Pape Pie X (1926), qui a été publié en 1926, décrivant, en connaissance de cause, les travaux et les jours, les peines et les joies d’Eugenio Sarto, né dans un milieu social pauvre et modeste, et devenu le grand Pape que l’on connait.

Je cite un dernier ouvrage biographique bien documenté : Fils de l’Église (1927). Parmi ces « fils », on relève Saint Jean-Baptiste de la Salle, dont la fine analyse retient notre attention. La lecture de la vie de ce saint est vraiment rafraîchissante, en particulier pour les enseignants et les éducateurs :… « La culture, l’esprit et les bonnes manières donnent un grand pouvoir à la parole et à l’exemple… Le peuple de France est sensible à la distinction et à la bonne grâce d’un homme… ».

L’un des petit-fils de R. Bazin, le père Dominique Catta, bénédictin de Solesmes, puis de Keur Moussa au Sénégal, nous disait en 2008, en citant le titre de 3 de ses livres : « S’il était au milieu de nous, je pense que Bazin travaillerait à faire reverdir et embellir sa Douce France, et, par elle, l’Europe, l’Afrique, et le monde : mais sans violence, ni l’arrogance des guerriers… à la manière de son Charles de Foucauld et de toute son âme de poète.

« J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable.
[…] « C’est vrai ! Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi ! Il m’aime, il m’appelle. » [ Récit de la conversion]

Sa conversion fut fulgurante mais continue et un combat sauvage de 4 années se livra alors en lui avant de s’extérioriser.  Catholique, il eut à réagir contre certains aspects de la religion tel que le Jansénisme, le dolorisme hérité du 19ième et une forme de raideur et froideur.
« La religion-la religion Chrétienne, la religion Catholique- s’est tout un pour moi- à apporté dans le Monde non seulement la Joie mais aussi le sens »  écrira-t-il plus tard dans Religion et Poésie. [Positions et Propositions, O.Prose. p.64]

La religion lui apparaît comme une plénitude : « Le catholicisme , c’est la vie en nous qui croit à la vie ».
« Le bonheur d’être catholique c’était d’abord pour moi de communier avec l’univers, d’être solide avec les choses premières et fondamentales qui sont la mer, le ciel et la parole de Dieu » [Le Figaro du 4 septembre 1937]

L’Eglise : « C’est comme une cathédrale qui est à la fois immobile et en marche de tous ses piliers depuis le porche jusqu’au chœur ». [L’Epée et le Miroir]
Le Père Gilles Baudry nous dit dans Prier à Notre Dame avec Claudel que ‘l’attachement de Claudel à cet héritage qu’est la Tradition se traduit par une fidélité à l’Esprit, une ouverture à son Souffle, un renouvellement perpétuel. [P. 25)
« C’est un Dieu qui respire que nous adorons. C’est ce souffle, générateur de vie et de parole qu’à chaque respiration il nous redemande jusqu’au fond de notre capacité. » page 30 [Prier à Notre Dame]

A 63 ans, il écrit à Henri Hoppenot : « …Vous savez que depuis trois ans, je vis exclusivement dans la Bible, dont je m’aperçois que c’est un livre presque entièrement inconnu, plein de mystères et de merveilles ». – « …Je travaille beaucoup, plus que jamais, mais d’une manière toute différente de ce que j’ai fait jusqu’à présent. C’est une nouvelle période, presque une nouvelle vie, pleine d’intérêt, où je suis entré. » (G. Antoine p. 342
Paul Claudel n’est pas un exégète, plutôt un poète qui « médite » comme il peut sur les textes de l’Ecriture qui sont maintenant regroupés dans deux ouvrages ‘Le Poéte et la Bible’.

Nous avons essayé de vous présenter ces deux écrivains, unis par alliance et par des liens d’amitié. Nous l’avons vu : bien des circonstances auraient pu séparer ces deux auteurs :
– leurs tempéraments,
– leurs milieux familiaux et amicaux,
– et leur vie professionnelle.

Mais, l’un comme l’autre nous font partager dans leurs œuvres si diverses :
– ce sens de la poésie et du drame,
– ce désir de sortir du monde mécanique et du matérialisme pseudo-scientifique : un monde de la non espérance, qui va d’Auguste Comte à Jean Paul Sartre, en passant par Nietzsche,
– et surtout leur foi personnelle et vivante, alliée à une solidarité fraternelle.

Pour ce qui est de Claudel, on retient l’auteur passionné, dense et controversé, inclassable, homme de contrastes lorsqu’on parcourt sa vie et son œuvre…,

Pour ce qui est de Bazin, on retient le peintre des paysages et des hommes. Il est aussi romancier, historien et poète de la nature.

Pétrie de la Bible, habitée du souffle des mots, la foi de Claudel et sa poésie chantent le Dieu de la création. Il rejoint René Bazin qui, dans tous ses ouvrages, accorde au religieux la meilleure place.

Leurs œuvres, qui méritent donc d’être traduites, même retraduites, et diffusées largement, répondent en effet à une attente des générations nouvelles, qu’elles soient françaises, ou même souvent étrangères.

Jean Bastaire faisait de Claudel, le maître spirituel d’une écologie chrétienne, en réaction contre un monde mécanique. Il rejoint ainsi Bazin, le romancier de l’enracinement.

Dans l’entre deux guerres, la conviction de Claudel – qui s’affermira par la suite – était que l’avenir de la France et de l’Europe passe par une alliance étroite avec l’Allemagne. Progressivement, il évolue vers le fédéralisme européen, – comme l’écrit Jacques Julliard dans son livre « L’argent, Dieu et le diable » ; tant il est vrai que l’Europe est profondément enracinée dans les valeurs, apportées par les monastères du Moyen Age.

Les deux académiciens ont été, l’un comme l’autre, catalogués de catholiques « bien-pensants » ou pire…, caricaturés, marginalisés ou occultés. Cependant, dans notre XXIème siècle débutant, « Le temps, l’apport régulier des générations nouvelles et des conditions nouvelles » remettent en lumière ces deux auteurs. Leurs témoignages nous parlent encore, eux qui avaient compris que le monde n’a de sens que dans la défense acharnée de la vie et de la personne humaine, contre les entreprises sournoises.

Les Bernardins, le 27 mars 2011