« — Des éloges! dit-il. Vous ne connaissez guère l’abonné, mon bon ! Cela se voit. Un abonné écrire des éloges, des encouragements ! Ciel du Midi ! Comme vous y allez ! Vous ne savez donc pas ce que c’est que l’abonné ? Je vais vous le dire, moi, Ballan, qui ai dirigé, en province, deux Échos, un Précurseur, un Éclair, et qui en suis à mon second Éclaireur. L’abonné n’est pas un homme. J’ai fréquenté des gens charmants, d’aimables gens du Midi, qui étaient des abonnés détestables. Autrefois encore, l’abonné avait une vertu : la fidélité. Cela venait surtout du petit nombre de journaux, Aujourd’hui l’abonné de province veut que son journal de sous-préfecture le renseigne aussi vite, aussi bien, aussi complètement qu’un journal de Paris. Il veut du papier large, qui puisse envelopper facilement des paquets ; une belle impression, toutes les nouvelles, des plaisanteries pas trop usées, le détail des crimes, les heures des trains, le portrait des ministres et les mercuriales des marchés, le tout présenté avec art, avec un noble sentiment de pudeur, afin que le numéro de l’Éclaireur, par exemple, puisse passer entre les mains de la plus jeune des filles et sur la table du fermier, pas trop expurgé, cependant, pour que le journal ne se confonde pas avec une Semaine religieuse. Les conservateurs tiennent beaucoup à ça : je ne sais pas pourquoi. Voyez-vous la difficulté d’une situation comme la mienne ? Si, un seul jour, l’Éclaireur manque à l’abonné, l’abonné avertit avec aigreur, et il avertit le journal, bien que ce soit la faute de la poste. Si l’accident se renouvelle, l’abonné se désabonne. Voilà sa re­connaissance ! Est-ce tout? Non, monsieur. S’il a quelque chose de désagréable à faire dire à un membre d’un orphéon, à un pompier, à l’instituteur ou au curé de sa commune, il en charge le journal. Il envoie des articles à faire passer toute la rédaction, c’est-à-dire moi et Bluttard, en police correctionnelle. Si la rédaction n’insère pas, il insiste. Si elle persévère, il se plaint. A quoi bon un journal qui refuse de traiter les questions locales? Le conseil de rédaction sera saisi du fait. Et le président, un gros qui est conseiller général, viendra exprès de la campagne, mécontent d’avoir quitté ses invités. « Mon cher Ballan, vous avez eu tort. Un tel est influent, il fallait corriger l’article, que diable ! Vous êtes ici pour cela ! Nous ne sommes pas des hommes de plume, nous autres ; mais, vous, vous êtes un homme de plume ! » Corriger ! Ah bien oui ! c’est pis que de ne rien mettre. L’abonné ne reconnaît plus son œuvre. Il est froissé qu’on ait modifié l’allure de son style, tandis que, ne voyant rien paraître, il a du moins cette petite consolation de se dire et de dire autour de lui : « C’était trop raide ! Quand je prends la plume, moi, je suis d’un raide ! Alors que faites-vous, vous, directeur de l’Éclaireur ? Bonnement, vous cherchez une revanche, une occasion innocente de parler de l’abonné mécontent, de le nommer. Neuf fois sur dix, ça ne réussit pas. Vous recevez une lettre où l’on vous dit : « Quand je désire qu’on parle de moi, monsieur, j’ai l’habitude de le demander. »,Vous vous tenez tranquille, n’est-ce pas ? Vous croyez être quitte ? Vous ne connaissez pas l’abonné ! L’abonné meurt. Et il n’y a rien de plus terrible que l’abonné mort. Le ciel vous préserve de rédiger une nécrologie, monsieur, de louer des gens que vous n’avez jamais vus et de parler des pauvres en larmes qui suivent le cercueil. S’il y a des généalogies et des alliances surtout, vous n’avez pas le droit de commettre une faute d’orthographe. Une famille historique, — et elles le sont toutes, — ne pas savoir son nom ! Ignorer que les Édredons sont alliés aux Grollet de Saint-Fuir !

 

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