Le paludier s’arrête donc sur une des minces tranches de terre battue, affleurant l’eau, qui divisent son marais. Il a une légèreté de main telle qu’il peut, d’un coup de son râteau, refouler l’eau, épaisse de quelque centimètres à peine, et, d’un autre, ramener à soi le sel tombé au fond, le sel gris, sans remuer la vase et sans ruiner les niveaux. A le regarder faire, on pense involontairement au coup de rame des gondoliers de Venise, car c’est la même hardiesse de mouvement, la même sûreté d’effet, le même jeu, d’apparence facile, avec du bois qui plie et de l’eau qui s’écoule. Le sel est ramené au bord, entassé sur des plates-formes rondes, simples gonflements des sentiers, et laissé là, pour qu’il s’égoutte. Une seconde fois, vers trois heures, le maître reviendra, pour recueillir le sel formé l’après-midi. Il l’ajoutera aux tas du matin, et laissera aux femmes le soin d’emporter la récolte.

Celles-ci travaillent la nuit. Pauvres femmes ou filles, le plus souvent, qui se louent pour la saison, afin d’augmenter un peu le salaire qu’elles gagneront le jour à coudre, à repasser ou à remuer le sable des champs. On leur donne pour le temps de leur engagement, de mai à septembre, deux francs par œillet et le sel de surface, un sel rose, qui devient blanc à sécher, et qu’elles recueillent comme une fermière qui écréme son lait. Elles partent du village à une heure qui varie selon la distance qu’elles doivent franchir et selon la température, car le sel est plus abondant quand la journée a été chaude et le vent rapide. Pour plusieurs, c’est vers deux heures du matin. Quelques-unes vont à cheval, des parentes de paludiers, des demi bourgeoises qui ont des coiffes aussi blanches et aussi bien brodées que les franges des vagues. Mais la plupart marchent pieds nus sur la route qui traverse le marais, pour prendre ensuite, à droite ou à gauche, le talus de vasière, difficile à reconnaître pour d’autres que pour elles, et qui conduit au groupe d’œillets. Alors, la jupe relevée jusqu’au genou, chargeant le sel à deux mains, elles emplissent leur cuvette de bois, la chargent sur leur tête, et la portent au meulon élevé sur une digue principale, non loin de là, Ce sont des quintaux de sel qu’elles enlèvent ainsi, perdues dans l’immensité du marais, aux heures glacées qui précèdent le jour. Elles veillent seules. Le vent, ne trouvant pas d’obstacle, glisse en silence et passe. Il n’y a d’autre bruit que le grillotis des grains de sel, qu’elles versent comme du froment au sommet des meulons, et le cri des oiseaux de mer, qui voyagent toute la nuit.

 

Ils sont nombreux, dans le marais : courlis, hérons, pluviers, tournepierres, bécassines, chevaliers, alouettes de rivage. Ils savent, à des signes que nous ignorons, le moment précis où la mer se retire, là-bas, et laisse à découvert les premières bordures de limon. Ils s’élèvent du fond du marais, par bandes, et viennent s’abattre sur le trait, pour revenir au milieu des vasières et des étiers, quand la marée sera haute. Et afin de ne point se perdre, la nuit surtout, peut-être aussi pour se donner courage, ils chantent un pauvre chant triste, deux ou trois notes, d’une infinie douceur, qu’on entend à de grandes distances.

 

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