Vous représentez-vous bien ce lâcher d’un enfant, — les jours de congé et les semaines de maladie, — dans la campagne où tout est si grand quand, on est petit ? Je vous assure que c’est une ivresse véritable, dont le réveil ne vient jamais entièrement. Je connais des esprits assez lourds, qu’on croirait insensibles, tant la diversité des événements ou des mots les laisse indifférents, et qu’une seule chose émeut : le paysage. J’en sais d’autres, qui ont toujours le petit frisson, rien qu’au souvenir de ce que fut leur jeunesse dans les champs, et qui sentent, à un certain enthou­siasme et à une certaine joie, la justesse de ces deux phrases de Bossuet, — je les cite pour faire plaisir à mon maître, — qui disait : « Nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit point. »

Sans doute, l’arithmétique est bonne. Je ne médis pas du thème latin, et j’envie ceux qui se rappellent les éléments du grec. Mais, se faire un monde dans la solitude ; connaître, par leur visage et par leur voix, toutes les heures du jour et toutes les saisons de l’année ; distinguer, aux cadences de leur vol, les pinsons d’avec les chardonnerets et les mésanges d’avec les bergeronnettes ; devenir le spectateur de la vaste comédie animale, celui qui sait, celui qui passe et qui n’effarouche plus ; apprendre à voir; ouvrir son âme toute grande et recueillir, comme une moisson de délices, la moindre nuance fugitive, les silhouettes, les ombres, les chansons ou la vie débordante et muette du monde : voilà qui est plus précieux que le grec et plus durable en nous que le latin lui-même. Science exquise,, don gratuit que la campagne fait aux petits enfants, mais à eux seulement. Plus tard, il est trop tard. Je ne sais quoi s’est déjà modifié en nous, et nous ne sommes plus l’être primitif, tout d’impression, qui voit avant de penser, et chez qui l’idée, comme une princesse des contes de fées, attend pour s’éveiller que le charme soit rompu. | Je ne dis pas que tous les enfants de la province aient ce privilège ou sachent en profiter. Mais beaucoup, surtout parmi les humbles, ont passé par l’école des champs et de la liberté ; quelques-uns en ont rapporté un grain de philosophie, d’autres un amour profond, qui n’a point de paroles, et qu’on lit dans les yeux ou dans la tristesse des pauvres gars qui sont partis au loin.

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