Les extraits des « Noellet » lus par un comédien de l’Institut, à l’émission de Canal Académie du 26 mai 2009.

LES NOELLET de René Bazin

PORTRAIT DE MADELEINE LAUBRIET (p.85)

Elle suivait la chasse, non pas immédiatement derrière les chiens, mais à quelque cent mètres à gauche, obstinée dans cette direction parallèle, toujours au même trot allongé, sans un temps de galop. Pendant plus d’une heure, employée à relever un défaut, la Roussette et son cavalier avaient disparu. Ils venaient de réapparaître tout à coup, au milieu d’une taille, au moment où l’animal de chasse, un brocard, enfin relancé, filait droit pour gagner la lisière de la foret de Leppo et de là débucher vers celle de la Foucaudière. Le gros des chasseurs fut bientôt égaré, fourbu ou distancé, et deux personnes seulement continuèrent à galoper derrière les chiens : le piqueur Leproux, tout rond sur sa jument maigre, la bouche en cœur et la joue enflée, prêt à sonner de la trompe, et la plus avenante, la plus enragée des chasseresses, Madeleine Laubriet. Elle était ravissante dans son amazone courte, ses cheveux bruns tordus sous le petit chapeau de soie, le regard animé, la joue rose, toute au plaisir de la course et de la poursuite. C’en est un si grand de courir ainsi, rapide, à travers le vent qui cingle le visage, de se sentir emporté par une force intelligente, obéissante, dont une pression du doigt change l’allure ou la route ! Un flot de sensations fortes, l’orgueil d’être maître, l’ivresse de l’espace, une sorte de volupté du danger, la passion primitive du sang, cette vieille férocité que nous retenons d’ordinaire, nous remuent âprement. Et comme l’air emplit joyeusement la poitrine ! Comme il va l’équipage de la Landehue ! C’est une vision qui passe, c’est une fanfare de voix qui court. Toute la forêt est en éveil. Madeleine Laubriet s’amuse royalement. Elle est chasseresse de race. Le vieux piqueur, qui la couve du regard, multiplie pour elle ses bien aller. Et les notes s’éparpillent, sonores, à travers les bois mouillés, jetant une épouvante de plus au cœur du chevreuil, pauvre bête effarée, qui risque un dernier effort pour la vie, et débuche en plaine.

DIALOGUE + PORTRAIT (p.250)

Les deux hommes demeurèrent seuls, éclairés par le fagot de brande sèche qu’avait allumé Marie. Le plus jeune se taisait, ne sachant par où commencer ce qu’il avait à dire, et ce fut le vieux qui parla d’abord.

— Tu as l’air tout émoyé, mon gars, dit-il, qu’as-tu donc?

— Vous le savez bien, maître Noellet.

  • Ça se peut que je m’en doute, mais faudrait voir tout de même, répondit le paysan, qui redressa la tête, et, la face un peu tirée par l’émotion, les yeux vagues vers le fond de la salle, se recueillit pour écouter.
  • Maître Noellet, voilà : je ne crois pas qu’il vous ait été fait de mauvais rapports sur moi ?
  • Non, mon gars.
  • Vous avez toujours été l’ami de mon père.
  • Et du père de ton père, un ancien que j’honorais

— Je gagne à présent ma vie, maître Noellet, même un peu plus.

— C’est bien, Louis Fauvêpre, c’est très bien, cela!

— J’ai l’âge de m’établir.

— Je ne dis pas non .

— Et c’est votre fille Marie que je voudrais.

La lourde main de Julien Noellet s’abattit sur l’épaule du jeune homme, leurs yeux se rencontrèrent.

  • Mon pauvre gars, dit-il, je n’ai pas besoin d’un charron chez moi. J’avais deux fils, vois-tu bien : l’un est mort, l’autre est comme mort. Puisque je n’en ai plus, il faut que celui qui sera mon gendre tienne la charrue à leur place, à la mienne quand je ne serai plus là.

Puis, baissant le ton, il ajouta:

  • Tu trouveras femme ailleurs, mon Louis, il ne manque pas de filles à marier dans la paroisse.
  • Non, c’est la vôtre que je veux, maître Noellet, dit Fauvêpre impétueusement.

— Tu ne l’auras pas, fit le métayer.

— Oh! si, je l’aurai! quand je devrais quitter mon père et changer de métier! J’ai fait un peu de tout dans ma vie, maître Noellet : soldat, forgeron, mais toucheur de bœufs et charrueur aussi. Vous savez bien que, cet été, quand le travail n’allait pas assez pour le père et pour moi, je me suis loué à la métairie de la Grande- Écorcière. La terre, ça ne me fait pas peur, allez. Donnez-moi Marie. J’habiterai la Genivière avec vous. Et j’y resterai à votre place quand vous ne serez plus du monde. Maître Noellet, si vous voulez un fils pour conduire vos charrues, me voilà!

 

Comme ils sont tristes, ces soirs d’octobre ! Il y a dans l’air une moiteur qui fait mourir les choses. Les feuilles tombent, comme lasses de vivre, sans le moindre vent qui les chasse. Des troupes d’oiseaux reviennent au nid. Et, par le chemin qui monte, un chemin creux de la Vendée angevine, que les orages nettoient et qu’émondent les chèvres, un jeune gars rentre à la ferme, à cheval sur la Huasse.

Elle n’est plus belle, la Huasse, avec ses poils blancs ébouriffés, son ventre énorme pelé par l’attelage, sa crinière en éventail, qui lui donnent l’air d’un chat-huant. Elle va son pas résigné de serviteur usé à la peine, traînant sur les cailloux les traits pendants de son collier, tandis que, par devant, son poulain gambade, comme un petit chevreuil blond et fou. Son cavalier ne la presse pas. Ils sont, elle et lui, presque du même âge. Depuis quinze ans qu’il est venu monde, elle l’a si souvent porté sur son dos, de cette même allure maternelle que rien n’étonne! Maintenant, c’est sa compagne de labour. Toute la journée, ils ont hersé ensemble dans les terres basses. La chaleur était grande, les mottes étaient dures. Tous deux sont las. Il la laisse donc aller, la bonne bête, aussi doucement qu’elle veut, les yeux mi-clos, et lui, tranquille, dépassant la haie de toute sa tête baignée de lumière, il regarde cette campagne superbe dont il est l’enfant.

 

A sa gauche, la pente roide du coteau, l’Evre tordant ses rives plantées d’aunes autour d’un mamelon boisé, des prairies au delà, puis l’autre coteau qui remonte, couronné, comme d’une aigrette, par le château blanc du Vigneau. A droite, au contraire, les champs s’élèvent en courbes régulières, par longues bandes de cultures diverses, et dont les tons se fondent à mesure que la lumière décroît. Pierre connaît leurs maîtres, celui de ces chaumes où filent deux rangs de pommiers, celui de ces grands choux où des perdrix rappellent, et de ce guéret d’où monte l’haleine des terres fraîchement remuées. En apprenti qui commence à juger les choses, il songe que la métairie paternelle est mieux cultivée, mieux fumée, reconnaissable entre toutes à la hardiesse de ses labours, à la beauté de ses moissons. Et ce n’est pas étonnant : les voisins sont tous plus ou moins gênés, ils travaillent pour d’autres, écrasés de leurs lourds fermages, tandis que le père !…

 

PORTRAIT DE PIERRE NOLLET (p.14)

Pierre était tout différent. Physiquement, il ressemblait au père : brun, largement taillé, les traits réguliers. Sa mâchoire carrée, surmontée d’une bouche très fine, annonçait une volonté énergique ; mais les yeux surtout indiquaient une nature puissante. Bleus ou verts, on ne savait trop, enfoncés qu’ils étaient dans l’ombre blonde de l’orbite, ils avaient un regard ardent, droit, le regard sans nuances des êtres forts qui vont brusque- ment d’un extrême à l’autre. Pour un reproche, pour une contrariété même légère, ils s’animaient et flambaient. Au repos, ils étaient un peu hautains; rarement ils s’attendrissaient. La mère les aimait cependant les yeux sombres de son Pierre, et souvent, quand elle les rencontrait fixés sur elle, il lui arrivait de songer, elle aussi:  » Mon Noellet n’a pas son pareil dans toutes les Mauges ! « .

Peut-être même l’avait-elle dit. Mi ces mots, ni la flatterie muette de ces sourires qu’il provoquait autour de lui n’échappaient à l’enfant. Vers quinze ans, il sortit de l’école, et, de suite, remplaça le second valet que le père congédia, tout content d’être aidé par son fils. Mais, chose rare dans les campagnes, l’écolier survécut à l’école; il resta liseur et curieux de savoir; son esprit n’était point au labour, ni même à la joie âpre de la moisson. Pierre travaillait bien, mais sans goût; il avait une façon de se retirer à l’écart, aux heures de relâche, au lieu de rire avec les autres, tandis que le harnais soufflait, une manière indifférente de regarder les bêtes de l’étable, dont le père s’attristait, lui dont la terre était l’unique orgueil. Son plaisir était de lire, à la veillée ou le dimanche, des livres empruntés à une bibliothèque paroissiale fondée par les Laubriet au Fief-Sauvin, des fragments de journaux dans lesquels étaient enveloppés les coiffes ou les souliers de ses sœurs achetés à Beaupréau, les affiches placardées sur les murs. Aux foires, où il suivait le père à présent, il écoutait les conversations des marchands de grain et de bestiaux, qui voyagent beaucoup et raisonnent un peu sur tout. Mille choses le frappaient, que le père ne remarquait pas bien qu’il les entendit également. Il y songeait en travaillant aux champs. Et ainsi se formait autour de l’enfant une atmosphère d’idées et d’imaginations où il vivait confiné. Chaque jour la distance croissait entre son esprit, ses jugements, ses goûts et ceux de ses parents. Eux le sentaient vaguement, lui plus nettement. Une inquiétude ambitieuse l’agitait, un désir de s’élever sans cesse excité par les hommes, par les choses, par cette influence mystérieuse qui vient de tous côtés, par dessus les collines, les clochers, les rivières, jusqu’aux métairies des vieux pays, jusqu’aux humbles toits situés très loin des centres, comme était la Genivière sur son coteau boisé. Il ne s’ouvrait d’ailleurs à personne, et nul n’aurait pu dire ce que pensait Pierre Noellet.

 

Il s’était levé tout droit, superbe ; ses yeux flambaient, ses bras musculeux croisés sur sa poitrine bossuaient les manches courtes de sa veste. Et le métayer, qui s’était dressé à demi, le considéra un temps tout saisi et tout fier. La sève lui monta du cœur moins vite qu’à l’autre qui était jeune, mais elle monta. Son regard devint brillant, toute sa physionomie se détendit; il oublia pour un instant sa peine en voyant qu’un fils lui était venu, que devant lui se tenait un vrai paysan, un Vendéen amoureux de la terre noire, un maître futur de la Gcnivièrc, de la même race que les vieux. De ses deux bras il l’embrassa fortement, et, touchant de ses cheveux gris la tête hardie du jeune homme :

— Alors, dit-il, je veux bien. Dimanche, lu pourras lui causer, Louis Fauvêpre !

C’était le mot des fiançailles. L’âme des aïeux devait être là quand il fut prononcé. Toute la maison blanche eut un frisson pour saluer l’héritier. La porte battit doucement. N’était-ce pas la joie qui rentrait? La flamme du foyer jeta un grand éclat. De l’autre côté de la muraille, il y eut un frôlement de robe, un pas glissant qui s’éloignait. Au bout de la cour un rouge-gorge, en rêvant, jeta trois notes dans la nuit.

 

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