L’extrait qui suit de « EN PROVINCE » (1896) nous a été signalé par Mr Guérin, ancien maire de Longeville (Vendée). René Bazin y décrit l’ancien îlot de la Dive, au coeur de la zone atteinte par la tempête Xynthia en mars 2010, en soulignant bien qu’en 1820 la marée « en battait encore le pied ».

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Le cheval trottait. Nous traversions le grand bourg, pâle et comme flottant sur la plaine herbeuse de Saint Michel en l’Herm, où fut une abbaye, devenue, comme tant d’autres, château. A partir de là, tout le territoire qui s’étend jusqu’à la mer est une conquête faite sur elle, contre elle, et encore disputée. L’Océan qui s’était retiré tente aujourd’hui un retour offensif. Il a dévoré les larges dunes qui endiguaient. l’embouchure du Lay et une jetée de dix kilomètres, en avant, tout là-bas, construite à force de millions, entretenue à grands frais aussi, défend les moissons dont c’est, en ce moment, l’heure de pleine et superbe maturité. Vive l’orge mûre, toute blonde et lamée d’argent! Vive le froment roux !

Vivent les fèves encore vertes, dont les cosses, vers le bout, se maculent de points noirs. Avec ces trois couleurs, qui la rayent en tous sens, que la terre est richement vêtue, et qu’elle sera pauvre demain, quand la faucille aura passé ! Ils ondulent autour de nous, par bandes indéfiniment longues, les blés, les fèves, les orges ils couvrent des centaines d’hectares; ils cachent les chemins sans haies tournant au milieu d’eux, et la mer d’autrefois, la mer qui n’avait que ses vagues, et pas une route, et pas un arbre, est encore là vivante dans l’image qu’ils en font.

Un seul point se lève au dessus des épis qui l’éclairent de reflets blonds. C’est la Dive, un îlot ceint de falaises, dont la marée, en 1820, battait encore le pied. Les moines de jadis y venaient en bateau. Ils l’avaient planté de vignes. J’arrive au bas. Je monte par un sentier d’une pente terrible, et alors la vue n’a plus de limites que les brumes d’été, qui sont à bien des lieues. Tout autour du rocher, écueil abandonné, un cercle de moissons accablées de soleil, où le vent continue de creuser ses houles et d’éveiller un chant comme celui des grandes ondes. Des goëlands trompés s’y aventurent. Ils s’en vont, les ailes en faux, blanches sur cette mer blonde. Les coquelicots n’y fleurissent pas, tant la culture est parfaite. Et la seule note très vive, semée dans l’étendue, vient des parapluies bleus, ouverts, piqués dans le sol, qui, à l’heure de midi, abritent les hommes qui mangent ou qui s’endorment. En arrière, les maisons lointaines indiquent la limite où commencent les vraies terres, l’écorce depuis longtemps desséchée où les villages et les arbres se sont établis à demeure, tandis qu’en avant, bien loin aussi, un trait de lumière éclatante, vers l’lIe de Ré, une nappe tranquille et nuancée comme le ciel du côté de l’anse de l’Aiguillon, dénonœnt la présence de celle qui ne se retire jamais pour toujours, et sur qui nulle conquête n’est bien sûre. N’avez-vous pas fait, dans votre jeunesse, l’âge où l’on se croit si facilement des ailes, le rêve de vous étendre sur les blés épiés, et de glisser à la surface des champs, pour cueillir les nielles mauves, pour voir trotter les perdreaux, pour découvrir le mystère de ces forêts qui durent peu, et qui sont si pleines de vie !

Comme on serait bien, du haut de la Dive, pour prendre son élan! Je ne dis pas ce regret là aux bonnes gens qui m’entourent. Ils sont une quinzaine, qui viennent observer l’étranger et regarder ce qu’il regarde. Une petite population de cent trois personnes habite cet ilot continental de la Dive. Un raz de marée ne détruirait pas leurs maisons tapies au sommet de la roche, les fenêtres ouvertes du côté des terres. Il y a même un logis neuf avec un champ de betteraves entouré de murs blancs. Au bord de la falaise, une grande ferme, très ancienne, où j’ai vu un reste de chapelle gothique et une jolie fille brune, aux traits fins comme ceux d’une bohémienne, a établi son aire. Je songe à ce spectacle original qui sera le battage, sur cette pointe rocheuse exposée au vent de mer, et à la belle queue de balle de froment qui s’échappera du moulin, poussière couleur de flamme, tordue, puis déroulée, emportée par la brise et volant dans le ciel clair. Les insulaires se familiarisent avec moi. L’un deux me nomme les clochers…..je dois dire que les auditeurs, en général, étant de culture médiocre, contemplèrent, pendant ce récit, les bandes d’orges qui murissaient, et causèrent du prix du grain.

Il y eut un long silence, transition habituelle entre deux idées de paysans, et la seconde idée ne sortit pas. Ils avaient reconnu que je prenais trop d’intérêt aux histoires; que je n’étais, par conséquent, inspecteur de rien du tout, ni contrôleur, ni répartiteur, ni destructeur patenté d’oeufs de phylloxéra. Un à un ils s’en allèrent. Je restai seul, bientôt, sur la pointe du rocher, comme l’ours du clocher d’Angle. Mais cet ours-là songeait, et il se nourrissait de la beauté des moissons répandues autour de la Dive. Avec le parfum des blés, des souvenirs me montaient à l’âme.  J’admirais le rôle prodigieux de ce petit grain qui, depuis des milliers d’années, nourrit le monde sous la même forme invariable, fait et défait les fortunes, suscite entre les nations des rivalités redoutables. Je me rappelais la grande fête rurale à laquelle j’ai tant de fois assisté, en bien des pays, quand on bat les javelles. Cela seul a varié.

J’ai vu encore, en Italie, et en Bretagne sur les falaises de Penmarc’h, les chevaux tenus à la bride, libres de tout harnais, courir en rond sur les gerbes déliées. J’ai vu dans ma jeunesse, et l’on peut voir encore dans quelques fermes écartées, le battage au fléau et au rouleau, modes anciens qui avaient la grandeur lente de tant d’actes de la vie rurale. Alors près des métairies, en beau soleil, l’aire était un lieu de choix, jamais touché, presque sacré. On le préparait on l’arrosait de purin, pour que la terre se durcit, et ne mangeât pas la récolte, et ne la mêlât pas de poussière. Au jour venu, on étendait l’airée, tous les épis vers le centre, en couches d’égale épaisseur, et, pendant une semaine, les gens de la maison, à peine aidés de quelques parents ou proches amis, promenaient le rouleau de granit, masse titubante, énorme, que suivaient des groupes d’hommes et de femmes, bras nus, cou nu, jaunes comme la paille, frappant en mesure le bout soulevé des tiges, avec leurs fléaux de bois poli, qui sonnaient.

Et le grain sautait autour d’eux, comme les grosses pluies qui rejaillissent. Le moulin ronflait dans un angle, tourné par la main d’une fille. Un gars de vingt ans chargeait les poches pleines sur son épaule, et montait l’échelle extérieure du grenier, regardé à la dérobée par les vieux qui l’enviaient et par les grandes filles lasses qui admiraient sa force.

Le dernier soir, on venait chercher mon père, ma mère, mes sœurs, pour lever les quatre gerbes qui restaient. C’était la même plaisanterie, toujours:

-Not’ maître, elles sont si lourdes que j’pouvons pas les lever!

-Je vais vous aider, Baptiste.

Et sous les gerbes croisées, formant la croix de Malte, qu’ils appelaient joliment «un châtelet » nous trouvions un bouquet de fleurs cueillies chez nous, avec des brins de fenouil et des zinias venus du jardin de la ferme. Et c’étaient des cris de joie. Et, tout en haut de la meule immense   et dorée, les pieds sur son labeur de huit grands jours, le métayer, appuyé au manche de sa fourche, riait de voir ces petites mains de demoiselles traîner malaisément les javelles vers le groupe des batteurs. A présent, la machine à vapeur ahane et siffle derrière les haies. L’agriculture prend des airs d’industrie. L’aire n’a plus de raison d’être. Le battage rassemble cinquante hommes et femmes, et tout est fait en un jour. Il ne faut pas regretter les choses, même les plus jolies, quand un peu de misère et de fatigue humaine disparaît avec elles…
Mais je regarde une dernière fois, du sommet de mon ile dans les blés, et un peu de tristesse me prend, à penser que demain cette belle ceinture d’or sera coupée, brisée, mise en meules et en sacs, et que la terre sera nue, comme les vasières d’autrefois, là où s’endorment aujourd’hui, dans la brise faiblissante du soir, les blés aux épis droits, les fèves, les orges qui penchent déjà leur tige grenée à double rang.

EN PROVINCE  (1896)

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