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Les villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse : celui qui a vu Ajaccio et son golfe a vu une tache blanche dans l’un des plus beaux miroirs à montagnes qu’il y ait par le monde ; celui qui a vu Bastia a vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marine avec une corbeille de fruits sur la tête ; celui qui a vu Sartène a vu, presque vivant le Moyen Âge italien ; celui qui a vu Cargèse, dans sa couronne d’oliviers et de figuiers épineux, a mis le pied sur le sol de la Grèce ; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille.

Quand j’aurai dit que la ville est bâtie sur un plateau calcaire, sur une presqu’île étroite, à pic, parallèle à la côte, et que la mer, qui la contourne, forme derrière elle un port naturel, invisible du large, long et profond comme un petit fjord, je n’aurai pas expliqué l’émotion qu’elle excite. Bonifacio n’a pas un arbre. Il y a de vieilles murailles, draperies inégales, qui pendant au-dessus du port, s’attachent à la falaise d’orient, se relient à la falaise d’occident ; il y a de hautes maisons agglutinées, d’où s’échappent plusieurs moulins en ruine, une tour ajourée et un clocher qui ne l’est pas.

Tout cela fait une ville pittoresque et déjà souhaitable. Mais la beauté lui vient d’un double voisinnage, du reflet où elle vit, entre un désert de pierre qui la précède, l’enveloppe, la crible de rayons, et le détroit d’entre Corse et Sardaigne, qu’elle domine et qui l’assaille aussi de sa lumière.

Cette vieille cité génoise est encore une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la terre et de la mer. Son paysage l’exalte. Du côté de la terre, vingt kilomètres de rocailles qui s’abaissent lentement vers elle, des étendues ravagées par la malaria et où l’herbe, avant la fin du printemps, se dessèche et prend la nuance de la roche qui la tue ; de l’autre côté, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux îles énormes et plusieurs petites, la mer inquiétante même au calme, divisée en courants dont on voit les sillages parallèles, pâles sur les eaux violettes. Par elle comme par le désert pierreux, l’atmosphère de Bonifacio est saturée de lumière. La Tour des Templiers, les façades de bien des maisons sont devenues, comme dans les contes de fées, couleur de soleil.

Et tout au loin, les montagnes de Sardaigne s’en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume ! Je les ai vues, le matin, d’un mauve infiniment léger, et j’ai vu leurs arêtes, le soir, éclatantes comme des glaïeuls rouges.

Lettre au journal Le Gaulois du 5 octobre 1880

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