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Le dernier matin de l’herbe se leva. L’aube était claire…Aucun rayon ne touchait encore l’alizier….Mais l’herbe avait senti le jour : une vie prodigieuse et muette la soulevait; les boutons d’or, groupés en large taches, étendaient leurs pétales que l’ombre avait redressées ; les pissenlits épanouissaient le faisceau de leurs épées jaunes ; les marguerites, que la nuit ne ferme point, tournaient toutes la tête vers le soleil qui allait venir ; un souffle chaud exaltait dans les graines innombrables, dans les épis, dans les grappes et les hélices, dans les ombelles et les cosses, l’huile parfumée qui enveloppe le germe. Le vent léger, courant par risées, se poudrait de pollen, et s’imprégnait du goût de la sève. La longue nappe ondulait ; pas une tige n’était froissée, pas une seule n’était morte, mais la couleur des vagues disait la moisson mûre…. Une perdrix, qui avait son nid dans l’herbe, s’envola ; un loriot s’éleva d’un chêne de bordure, et se laissa porter au vent, l’aile ardente de soleil ; un râle de genêt se faufila entre les touffes, et remonta dans le fourré, en jetant son cri de crapaud, et il y eut alors un silence d’épouvante dans le monde des bêtes que l’herbe avait logées, qui avait grandi avec elles, et crû en elle. Les grillons eux-mêmes se turent une seconde. La faux traçait une avenue au bord de la grande prairie.

René Bazin : Le Blé qui lève.( p.165-166) éd. Calmann-Lévy.

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