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Dés le lundi, la grève avait commencé. Peu de chose d’abord : des hommes qui se groupent aux abords des puits, et qui injurient, menacent, essayent de « débaucher » les ouvriers d’à-bas. Les fendeurs, qui sont les ouvriers d’à-haut et les nobles du métier, ont tous quitté le travail. Les huttes sont mortes comme les tentes d’un camp en manœuvre. L’ardoise ne crie plus sous le fer. Les chevaux s’étonnent de rester à l’écurie. ….. «  Fais la fête ! Prends du ventre Papillon ! On ne travaille plus ! » Les cabarets sont pleins. Les buveurs qui parlaient tous ensemble au commencement, sont fatigués de parler, d’entendre des voix, surtout de boire et de respirer l’air du dedans qui est lourd de vin : ils ont le dos en arc, la bosse touchant le mur, la tête en avant, les yeux rivés sur l’orateur, l’infatigable, qui n’a pas besoin de relais, dont la pomme d’Adam monte et descend comme une navette entre les poils de barbe. Dans les maisons les ménagères ne sont pas contentes, parce qu’il n’y aura guère d’argent à la paye prochaine. On ne les voit pas : elles bougonnent les enfants : elles cachent sous la plaque de la cheminée une pièce de quarante sous qui était trop en vue dans le tiroir du buffet. Si elles vont faire sécher une chemise, dans la courette dallée d’ardoise qui précède le jardin, tout en plantant les taquets, elles tendent l’oreille vers les cafés. Est-ce que le bruit grossit ? Qui a poussé cette clameur, là-bas, du côté de La Fresnais ? Cela s’apaise. « Dites, la voisine ? Est-ce que cela vous va d’avoir un homme qui ne f…rien ? Moi, ça me tourne les sangs ».

Le soir va tomber ; le piaillement des moineaux et les cris éperdus des martinets font plus de bruit que les hommes qui ne travaillent plus.

Le second jour a été comme mort jusqu’à plus de deux heures après-midi. La pluie du matin ayant cessé, on a organisé un cortège dans le village des Justices. Un drapeau rouge passe au milieu d’un groupe qui fait peur aux pacifiques et qui s’accroît de leur nombre. Des charretiers ont été rencontrés tout à la limite des carrières, conduisant un chargement d’ardoises ; ils sont entourés, battus, et tous les harnais des chevaux sont coupés. De proche en proche la nouvelle se répand. La peur grandit. Les mères disent, trois fois dans une heure : «  Où est mon petit ? » Les comités exécutifs, depuis longtemps formés et secrets, commencent à se séparer de la masse qui attend les ordres, et qui n’a fait que changer de discipline. On a vu des journalistes à l’Ardésie. On a vu un gendarme aussi. Il n’était pas du pays. Quand il a reçu des sottises, il a compris… Chaque homme qui voudrait travailler craint pour sa maison. Il y a des bruits dans l’ombre, des martèlements de pas sur les routes. Mais la troupe n’est pas encore arrivée. Du fond de leur maison fermées et verrouillées, les anciens reconnaissent des voix, à travers les murs. Ils nomment les grévistes qui se rendent aux réunions. Ils disent : «  Ca va mal. Voilà le soufflet qui souffle le feu !. Demain matin, la troupe sera en Ardésie ! ».

En effet, quand le troisième jour se lève, il a poussé du coquelicot sur les buttes. Une compagnie de lignards campe sur la place et dans les magasins à demi ruinés où les chouettes, la nuit, chassent les rats. Une autre est à Trélazé, où il a aussi des gendarmes et qui ne se promènent plus… La grande rumeur vole avec le vent, les cris, les appels des clairons, les coups frappés contre des portes, on ne sait pourquoi, les huées qui menacent une faiblesse, on ne sait laquelle, et la marche impressionnante des cortèges sur les routes creuses de l’Ardésie. Aucun de ces bruits n’éclate tout prés de l’école, mais ils viennent de partout….

Dans les grèves, c’est toujours les femmes qui pleurent….

Toute la foule est là-bas, au-delà de la vallée où sont les chantiers déserts et les piles d’ardoises qui ne s’allongent plus. Sur le flanc de la colline que couronne la machinerie de la carrière un détachement de dragons en selle, immobile, image d’Epinal, garde la rampe qui descend du chantier. Les autres lignes basses de l’enclos sont protégées par des sections d’infanterie. Des officiers courent de l’une à l’autre ….

Clameur nouvelle, énorme, pleine de haine… On doit jeter des pierres sur les soldats, les alignements fléchissent, des chevaux se cabrent…. C’est la révolte contre la maître, la rage de détruire, la rage de prendre, le souvenir d’un mot cruel dit par un contremaître mort à des ouvriers morts, la promesse d’une société nouvelle, d’un bonheur nouveau, d’une domination retournée, d’une égalité détruite au profit des travailleurs manuels ….

Les dragons descendent au pas; en ordre…Un geste : Sabre au clair ! Ils chargent au trot… ils entrent dans cette masse qui hurle, qui s’abat sur eux, qui blesse et qui est blessée. Les pierres volent …Et l’Internationale…plane sur cette horreur…

La clameur passait, comme passent les nuages d’hiver, toujours, toujours…

Alors le soir commença de s’annoncer. Il y eut une trêve…

Davidée Birot Extraits p. 228 et suivantes. Calmann-Lévy 1912.

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